N. B: Lisez des extraits en français ou en anglais du prochain livre du professeur Rodrigue Tremblay :

Le code pour une éthique globale

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The Code for Global Ethics

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Le mythe du « Destin manifeste », rebelote

Le retour en force d'une vieille marotte

par Rodrigue Tremblay, le 28 août 2006

Traduit par Pétrus Lombard et révisé par Fausto Giudice

 

« Dans le domaine de la politique mondiale je consacrerais cette nation à la politique du bon voisin -- le voisin qui se respecte résolument et, parce qu'il fait ainsi, respecte le droit des autres. »

Franklin D. Roosevelt, 3ème Président US, allocution inaugurale du 4 mars 1933

 

« Politiquement parlant, le nationalisme tribal insiste toujours sur le fait que son propre peuple est entouré par « un monde d'ennemis », « un contre tous », qu'une différence fondamentale existe entre son peuple et tous les autres. Il prétend que son peuple est unique, individuel, incompatible avec tous les autres, et nie même la possibilité théorique d'une humanité commune longtemps avant de se mettre à détruire l'humanité de l'homme. »

Hannah Arendt, Les Origines du Totalitarisme

 

« Là où vous avez une concentration de pouvoir dans quelques mains, fréquemment des hommes à la mentalité de gangsters prennent le contrôle. »

Lord Acton (1834-1902)

 

En mars 1885, John Fiske écrivit un essai pour le magazine Harper, appelé « Le destin manifeste », dans lequel il affirma que la soi-disant « race anglaise » était destinée à dominer l'ensemble du monde au cours du 20ème siècle à venir. Ensuite, selon cette théorie prétentieuse, il y aurait un millénaire de paix et de prospérité. Ce fut cependant le rédacteur expansionniste John L. O'Sullivan qui, en 1845, inventa l'expression célèbre quand il écrivit sur « notre destin manifeste pour recouvrir le continent, avec une tâche assignée par la Providence : œuvrer au libre développement de nos millions (d’hommes) se multipliant annuellement ».

 

Une telle pensée effrayante trouva son écho  un demi-siècle plus tard chez les fascistes allemands qui pensaient que leur Reich fasciste durerait un millénaire et qu'ils pourraient contrôler le monde. Il semblerait que les chimériques impérialistes pensent souvent qu'ils ont découvert la recette magique pour la domination « millénaire ». Ils revêtent leurs folles ambitions de la notion d'Exceptionalisme allemand ou usaméricain. Fondamentalement, tout « exceptionalisme » chez les peuples est profondément enraciné dans le racisme et la haine égoïste « de l'autre ». L'Allemagne nazie impériale était préoccupée par la race et elle en arriva à l'extermination des peuples parce qu'ils étaient de la « mauvaise » race et étaient déclarés « Untermensch » (sous-hommes). Plus de cinquante millions d'individus ont du mourir pour dissiper ces mythes dangereux.

 

Quand les excès religieux renforcent les instincts et l'idéologie impérialiste, les choses peuvent devenir bien plus hallucinatoires. Pour certains, « la doctrine divine » du Destin Manifeste provient de la conviction moralisatrice selon laquelle le « Dieu » chrétien projetait que le monde soit sous le contrôle des chrétiens blancs, européens ou usaméricains. C'est la vieille marotte colonialiste selon laquelle les peuples à la peau sombre des terres étrangères ont besoin d'une intervention externe pour se gouverner. Par exemple, selon le millénarisme puritain, ou la théorie anglo-saxonne ou teutonne de la supériorité raciale, quelques Usaméricains religieux du 19ème siècle, se virent dans leur illusion en quelque sorte comme le « Nouvel Israël », et ils se persuadèrent de devoir combattre les sauvages dans l'intérêt d'une civilisation chrétienne supérieure. Selon cette théorie raciale de l’histoire, populaire à la fin du 19ème siècle aux USA et au début du 20ème siècle en Allemagne, les nations teutonnes sont destinées « à porter la civilisation politique du monde moderne dans ces parties du monde habitées par des races barbares et a politique », comme l’a expliqué l'historien John Burgess.

 

En 1886, une période féconde en auteurs chimériques, Josiah Strong publia un livre intitulé « Notre pays », dans lequel il défendait l’opinion que les peuples parlant anglais ont pour « mission » d'évangéliser le monde. Quelques années plus tard, Brooks Adams publia une théorie ethnocentrique semblable de l'histoire dans un livre intitulé « La loi de la civilisation et le déclin », dont la thèse principale était que les nations oscillent historiquement entre barbarie et civilisation. Dans un développement étonnant, l'auteur continuait ensuite en prônant la barbarie, arguant du fait qu'elle était nécessaire pour développer des empires et pour assujettir des colonies. Adams continuait en envisageant l'apparition d'une alliance anglo-saxonne entre les USA et la Grande-Bretagne qui dominerait le monde.

 

De telles idées excentriques ne sont pas sans importance, parce que tôt ou tard les politiciens opportunistes pensent à les utiliser comme tremplin vers le pouvoir. Par exemple, un politicien US impérialiste, Theodore Roosevelt, écrivit en 1889 un livre intitulés « Le vainqueur de l'Ouest », dans lequel il disait que le massacre en 1864 de plusieurs centaines de femmes et d'enfants Cheyennes avait été «l’un des actes les plus vertueux et bénéfiques  qui ait été commis sur la frontière ?». Pour ce politicien enivré d’idées millénaristes, l'extermination ou le génocide des Amérindiens servait à faire progresser la « civilisation ».

 

Quand en 1901 il devint président après l'assassinat de William McKinley, Theodore Roosevelt appliqua ses théories raciales sur la civilisation aux Philippines, où les USA combattirent une insurrection nationaliste pendant quatorze ans, à la manière de ce qu'est en train de faire aujourd'hui en Iraq, George W. Bush, qui se considère comme investi d’une mission. Et il n’est peut-être pas surprenant eut-être sans surprise, la presse protestante usaméricaine fut le principal soutien à la brutale guerre des Philippines (1899–1913), une guerre qui fit des centaines de milliers de morts. Naturellement, au royaume du génocide, Adolf Hitler surpassa tous les impérialistes millénaristes quand dans les années 30 il s'engagea à exterminer les juifs et les Tziganes en Allemagne, et dans de nombreuses parties de l'Europe. Il fallut une guerre mondiale pour arrêter ce fou excentrique.

 

Au début du 21ème siècle, un vent de folie semblable souffle dans certains milieux.

 

En Israël, par exemple, la pensée du « destin manifeste » fondé sur la religion est répandue. Par exemple, la théorie du Sionisme généralement admise se base, en grande partie, sur le mythe intéressé du peuple « élu ». La bible judaïque est censée avoir donné aux Israéliens d'aujourd'hui un droit divin sur tout le territoire arabe de Palestine. Ce mythe est ensuite utilisé pour justifier la construction et l'expansion de colonies israéliennes illégales sur les terres arabes, de Gaza et de Cisjordanie.

 

On peut aussi mieux comprendre les causes de la guerre perpétuelle au Moyen-Orient quand on sait que, selon la Halacha (loi religieuse juive), le terme « êtres humains » se réfère seulement aux juifs. En effet, une majorité décisive de sages talmudiques regardent les goyim (terme péjoratif hébreu pour les non-juifs -- un goy, des goyim) comme des animaux ou des infra-humains. Avec des vues aussi extrémistes, il est compréhensible que quelques rabbins orthodoxes en Israël considèrent que les conventions internationales, comme la 4ème Convention de Genève qui proscrit le massacre délibéré des civils et la destruction des maisons et des propriétés, font partie de la « moralité chrétienne » et n'engagent pas Israël.

 

Aux USA, le puissant mouvement néo-conservateur est également conduit par un sentiment de supériorité morale et par la « bonne cause » comme excuse de l'impérialisme.

 

Le motif qui cache cette fois encore des intérêts terre à terre est la diffusion de l'universalisme démocratique, particulièrement au Moyen-Orient riche en pétrole. Irving Kristol, l'un des premiers néo-conservateurs, avança l'idée que les USA avaient besoin au d'une version 21ème siècle du Destin Manifeste démocratique. Pour lui et sa ribambelle de néo-conservateurs, exactement comme c'était le Destin Manifeste des USA d'atteindre l'Océan Pacifique au 19ème Siècle, c'est aujourd'hui le Destin Manifeste des USA de contrôler les régions riches en pétrole comme le Moyen-Orient, sous prétexte de propagation de la « démocratie » ou de lutte contre le terrorisme aux quatre coins du monde. De cette façon est construite la base intellectuelle pour édifier un empire impitoyable et ploutocratique sous l'apparence de propagation d'une démocratie « à taille unique ».

 

La supposition branlante derrière une telle pensée est que le peuple, et particulièrement les Usaméricains, ne verront pas la contradiction fondamentale qu’il y a à vouloir imposer la démocratie par des moyens antidémocratiques (c'est-à-dire d'utiliser la puissance militaire pour répandre la démocratie). Néanmoins, pour les missionnaires néo-conservateurs, il est légitime d'utiliser la force pour convertir le monde à une certaine sorte de « démocratie » dirigée US.  C'est la nouvelle religion. C'est, naturellement, un bobard ; dans une démocratie, le pouvoir provient du peuple, pas des envahisseurs étrangers armés, et la loi, non la force, règle les interactions entre les individus et entre les nations. De fait, l'impérialisme est l'antithèse même de la démocratie.

 

Cependant, une telle fureur pleine de condescendance sème les graines de nombreuses guerres impérialistes à venir se cachent là les graines de nombreuses guerres impérialistes à venir,  des guerres qui pourront convenir aux ordres du jour de quelques puissants intérêts particuliers. En effet, la nouvelle version théologique néo-conservatrice du Destin Manifeste est aussi une théologie de la guerre permanente. En tant que telles, ces vieilles théories dans de nouveaux habits représentent le plus grave danger pour la paix mondiale. Et puisque George W. Bush souscrit à cette ancienne théorie géopolitique déjantée, le monde devrait y prêter une attention particulière.

 

Quant à Bush Jr. lui-même, à vrai dire, tout en affirmant que les USA n'ont aucun plan pour rester longtemps en Iraq, après la soi-disant « libération » qu’il avait concocté illégalement de sa propre initiative au printemps 2003, il prend beaucoup de soin à souligner que la décision de la date du départ des troupes US d'Iraq se posera aux « futurs présidents et aux futurs gouvernements en Iraq », et pas à lui. C'est compréhensible puisque son administration est actuellement occupée à construire une place forte de type moyenâgeux à Bagdad, déguisée en ambassade. Cette nouvelle Cité de Carcassonne aura un mur de ronde de 4,5 mètres (15 pieds) d'épaisseur et s'étendra sur un site d'environ 54 hectares (104 acres). Le Pentagone est aussi occupé à construire 14 bases militaires permanentes en Iraq occupé, capables d'accueillir 50 000 soldats US et leurs familles. Une expédition temporaire !  Comme le Général Anthony Zinni, ancien commandant US au Moyen-Orient, l'a estimé, il ne pourrait pas y avoir plus « stupide » provocation vis-à-vis du monde musulman que de construire des bases militaires US permanentes dans un pays arabe du Moyen-Orient. C'est une garantie certaine de décennies de guerre et de troubles. -- Dans une répétition, à cent ans de distance, de l'invasion des Philippines, les commandants de guerre US pensent maintenant qu'un certain niveau de forces américaines sera « nécessaire » en Iraq jusqu'en 2016. « Plus ça change, plus c'est pareil» [en français dans le texte, NDT].

 

Une telle duplicité n'échappe pas à l'attention du monde, bien que de nombreux usaméricains gardent leur tête profondément enterrée dans le sable, et refusent de faire face à la réalité et aux conséquences de leur gouvernement « impérial ». Par exemple, un récent sondage réalisé en Grande-Bretagne a constaté que les Britanniques n'ont jamais eu une opinion aussi mauvaise sur les dirigeants US qu'à présent. En effet, une étude du 26 au 28 juin 2006 a trouvé que seulement 12 pour cent des Britanniques font confiance à l'administration Bush-Cheney pour agir sagement sur la scène mondiale. C'est la moitié du nombre de ceux qui avaient foi en une Maison Blanche défigurée par le Vietnam en 1975, dans l’ère post-Nixon. Aujourd'hui, une grande majorité de Britanniques voient les USA comme une « société cruelle, vulgaire, arrogante, déchirée par les classes et le racisme, rongée par le crime, obsédée par l'argent et menée par un hypocrite incompétent. » -- Gardons à l'esprit que la Grande-Bretagne de Tony Blair est censée être l'alliée la plus dévouée de George W. Bush. Il est donc raisonnable de croire que dans d'autres pays la réputation des USA sous Bush II est probablement encore plus mauvaise.

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Original : http://www.TheNewAmericanEmpire.com/tremblay=1034

 

Traduit de l’anglais par Pétrus Lombard, membre associé et révisé par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft : elle est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.

 

 

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