Mardi, le 14 janvier 2014

 

La Neutralité et la Laïcité de l'État Québécois : Agir pour l’avenir

de Rodrigue Tremblay, économiste et humaniste

Auteur du livre “Le Code pour une éthique globale, vers une civilisation humaniste”, Éditions Liber, 2009,

 

Résumé

Le principe de la neutralité de l'État et de la laïcité va de soi dans les sociétés modernes. —La laïcité dans une société ouverte et démocratique est le droit fondamental de respect envers autrui quelque soit son sexe, sa race ou sa couleur. Ceci signifie rejeter la misogynie institutionnalisée, la polygamie et les systèmes de ségrégation des femmes sous le couvert de la religion afin que le droit fondamental de l'égalité hommes-femmes ne soit pas un droit théorique mais fasse partie de la réalité quotidienne.

Au Québec, la question des valeurs est intimement liée à l’immigration de masse que le Gouvernement du Canada a adoptée depuis une vingtaine d’années. Le Québec est dans une situation particulière car une proportion croissante de ses immigrants provient de pays musulmans francophiles.

Selon le principe que « la liberté des uns s'arrête là où la liberté des autres commence », nos droits civiques et démocratiques, tels le droit d’opinion, le droit d’expression, le droit de croyance et le droit de pratiquer la religion de son choix, ne sont pas absolus et doivent plutôt s’exercer « dans des limites qui soient raisonnables… dans le cadre d’une société libre et démocratique » pour emprunter le langage de la Charte canadienne des droits et libertés ou, pour se référer aux termes de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, dans le respect « des droits et libertés d'autrui et du bien-être général. »

Le Québec est dans une situation particulière vis-à-vis la Loi constitutionnelle de 1982, car la nation québécoise a été, en grande partie, tenue à l’écart de son adoption. Ne serait-ce que pour cette raison, le Gouvernement du Québec, dans les dispositions accompagnant le projet de loi no 60, devrait faire sienne la recommandation de l'ancien premier ministre de l’Alberta Peter Lougheed pour qui « Le pouvoir politique ne devrait pas avoir peur d’invoquer la clause dérogatoire [art. 33] pour affirmer la préséance des élus sur des juges nommés ».

 

 

« Avec un ensemble de théories, on peut fonder une école; mais sur un ensemble de valeurs, on peut créer une culture, une civilisation, une nouvelle façon de vivre ensemble, entre nous. »

Ignazio Silone (1900-1978)

Pseudonyme de Secondino Tranquilli, homme politique et auteur Italien, (Pain et Vin, 1936)

 

« Le voile est un outil d’oppression. ... Le hidjab, le niqab, la burqa, le tchador font partie d’un même projet de réduire la population féminine en esclavage. »

Salman Rushdie, auteur du livre Les Versets Sataniques, 1988

 

« L’islam c’est l’islamisme au repos et l’islamisme, c’est l’islam en mouvement. C’est une seule et même affaire. »

Ferhat Mehenni (1951- ), chanteur né en Algérie

 

 

Immigration et  situation démographique du Québec

 

Il y a des principes et des valeurs qu’il ne faut pas avoir peur d'affirmer et de défendre à l’occasion : la démocratie, l’égalité entre les hommes et les femmes, la séparation de l’Église et de l’État, la liberté d’expression et de pensée, la liberté de pratiquer une religion ou de ne pas pratiquer, le respect de la loi, etc. Au vingtième siècle, les pays démocratiques ont dû souffrir deux guerres mondiales pour défendre ces principes et ces valeurs. Ce ne sont pas des choses que l'on peut traiter à la légère.

 

Présentement, force nous est de reconnaître que ces principes et ces valeurs entrent parfois en conflit avec des cultures étrangères, lesquelles ne sont pas toujours compatibles avec ceux et celles de la civilisation occidentale. C'est un phénomène qui est intimement lié, à mon avis, à l’immigration de masse au Canada des dernières vingt années, avec plus d’un million de nouveaux arrivants à tous les quatre ans. Pour le Québec, cela s'est traduit par un influx de plus de 200 000 arrivants tous les quatre ans. C'est comme si le Québec devait absorber tous les quatre ans une nouvelle ville de Trois-Rivières (133 000h. en 2013) et une nouvelle ville de Saguenay (Chicoutimi) (67 500 h. en 2013).

 

Par son grand nombre et par sa composition, cet afflux de nouveaux immigrants pose un problème pratique d'intégration, tant démographique que sociale et économique.

 

Dans le passé, quand l'immigration se faisait sur  une plus petite échelle, (par exemple, en 1961, le Canada a accueilli 71 689 immigrants alors qu'il en a accueilli 259 970 en l'an 2012; voir Tableau ci-après), l'intégration de nouveaux arrivants pouvait se faire en relative douceur. Au cours des dernières vingt années, cependant, le volume de l'immigration a presque doublé par rapport à la décennie 1982-91, et cela, paradoxalement, alors que le Canada adoptait en 1988 une politique de libre-échange commercial, rendant ipso facto l'importation de main-d'œuvre à bon marché beaucoup moins souhaitable qu'auparavant. D'un point de vue économique, il s'agit là d'une contradiction fondamentale dans les politiques qui n'a pas fait l'objet, à ma connaissance, de grands débats publics et j’ajouterais, ni de grands reportages.

 

Le Canada est présentement parmi les pays industrialisés du G8 celui dont la population s'accroît le plus rapidement, et cela en grande partie est dû à une immigration massive. En effet, en 2011-2012, le taux annuel de croissance de la population du Canada a été de 1,1 pourcent, ce qui est supérieur à celui des autres pays industrialisés dont les États-Unis (+0,7 pourcent), l'Italie (+0,3 pourcent) et la France (+0,5 pourcent). Le Canada est aussi, de tous les pays du G8, celui qui a la plus haute proportion de résidents nés à l'étranger. Il n'est donc pas surprenant que des problèmes d'intégration apparaissent, lesquels sont probablement appelés à s'intensifier dans les années à venir. L’accès aux services publics, dont ceux de la santé, risque de devenir plus problématiques.

 

D'un point de vue démographique, la politique d'immigration du Gouvernement du Canada a eu un effet dévastateur sur la population francophone et sur son poids relatif au Canada. Ainsi, la proportion des Canadiens de langue maternelle française a été coupée en deux, passant de 42 pourcent au début de la Confédération de 1867 à environ 22 pourcent en 2011, et est en baisse continuelle. En 1961, cette proportion était encore égale à 30,4 pourcent. Aujourd’hui, nous avons à Ottawa un gouvernement qui est indifférent aux besoins du Québec.

 

 

Tableau- Canada et Québec: Immigration internationale (1972-2012)

 

Année       Canada                                   Québec

               Immigration                             Immigration

1972         117,04 (milliers)                        18,59 (milliers)

1982         135,34                                     21,39

1992         244,28                                     48,84

2002         256,41                                     37,58

2012         259,97                                     55,05

1972-2012          7 775,01                                 1 341,11

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1972-1981        1 439,81                                   231,121

1982-1991        1 383,38                                   266,23

1992-2001        2 235,50                                   332,79

2002-2011        2 456,35                                   455,92

2012             259,97                                     55,05

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Source: Institut de la Statistique du Québec, 17 0ctobre 2013 et Statistique Canada

N.B.: milliers de personnes

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Parce que le Québec a orienté sa politique d'immigration vers le monde francophone ou francophile, un nombre croissant des quelques 50 000+ immigrants qu'il reçoit chaque année proviennent de pays musulmans. Il en est résulté à la longue que le Québec a substitué un problème d'intégration religieuse à celui de l'intégration linguistique qui le confrontait dans le passé. En effet, le nombre aidant, un certain nombre d'immigrants de religion islamique adoptent de plus en plus l'intégrisme comme point de référence identitaire, ce qui nuit à leur intégration dans la société québécoise en les plaçant en conflit avec plusieurs des grandes valeurs de la civilisation occidentale, soit en particulier la liberté et l'égalité des femmes et des hommes, la liberté de marier qui on veut, la liberté de pratiquer ou de ne pas pratiquer des religions, la séparation de l'État et des religions, etc. Il y a, pour emprunter l'expression de Samuel Huntington, un dangereux « choc des cultures ».

 

Le principe de la neutralité de l'État et de la laïcité est un rempart contre cette dérive vers des temps anciens quand l'esclavage, c'est-à-dire le contrôle d'une personne par une autre avait encore cours. —La laïcité dans une société ouverte et démocratique, en effet, est le droit fondamental de respect envers autrui quelque soit son sexe, sa race ou sa couleur. Ceci signifie rejeter la misogynie institutionnalisée, la polygamie et les systèmes de ségrégation des femmes sous le couvert de la religion afin que le droit fondamental de l'égalité hommes-femmes ne soit pas un droit théorique mais fasse partie de la réalité quotidienne.

 

Échec européen, valeurs et refus d'intégration

 

En Europe, il y a maintenant convergence chez des leaders politiques tels la Chancelière Angela Merkel en Allemagne, le Premier ministre David Cameron en Grande-Bretagne et l'ex-Président français Nicolas Sarkozy en France pour constater “l'échec cinglant” dans leur pays respectif de la politique du multiculturalisme et du communautarisme confessionnel. On parle de désintégration sociale et de formation de ghettos plus ou moins hermétiques, avec tous les problèmes sociaux et économiques que cela crée.

 

—«L’approche multiculturelle, selon laquelle nous vivrions simplement les uns à côté des autres et que nous nous apprécierions les uns les autres, est un échec cinglant», a déclaré la Chancelière Angela Merkel dans un discours prononcé en octobre 2010.

 

«Avec la doctrine du multiculturalisme d’État, nous avons encouragé différentes cultures à mener des vies séparées, à l’écart les unes des autres et en dehors du courant principal. Nous ne sommes pas parvenus à offrir une vision de la société à laquelle elles souhaitent appartenir», a déclaré pour sa part le Premier ministre britannique David Cameron en février 2011.

 

—«Le multiculturalisme est un échec. La vérité, c’est que dans toutes nos démocraties, on s’est trop préoccupé de l’identité de celui qui arrivait et pas assez de l’identité du pays qui accueillait», a constaté le Président français Nicolas Sarkozy à la télévision française, le 11 février 2011.

 

Avec un certain recul, nous avons l'avantage au Québec de pouvoir profiter de l'expérience européenne en la matière et d'en tirer les leçons. Il serait logique que nous ne voulions point répéter les mêmes erreurs, erreurs que nous pouvons éviter en posant les balises qui s'imposent.

 

S'il y a échec constaté dans des pays comme l'Allemagne, la Grande-Bretagne et la France en matière d'intégration sociale et économique de nouveaux arrivants, il est évident qu'il est encore plus difficile pour le Québec, seul état francophone en Amérique du nord, de conserver son identité, sa langue et ses valeurs, avec le statut de province qui est le sien, dans ce qui a été appelé à tort la 'Confédération canadienne'. Le besoin d'intégrer harmonieusement un nombre toujours croissant d'immigrants de différentes cultures n'est pas une question qui peut être balayée sous le tapis. La question centrale est celle de savoir comment préserver nos valeurs démocratiques et comment intégrer dans notre société des personnes qui viennent de pays non-démocratiques et où certaines formes d'intégrisme jouent encore un rôle central.

—Soulignons au passage que dans certains de ces pays, la liberté de religion n'existe tout simplement pas. En 2010, voici ce que le ministre norvégien des affaires extérieures, M. Jonas Støre, répondit au gouvernement de l'Arabie saoudite qui souhaitait financer la construction de mosquées en Norvège: « Une telle approbation aurait été paradoxale aussi longtemps que c'est un crime en Arabie saoudite d'y construire une communauté chrétienne. »

 

C'est dans ce contexte général qu'apparaît dans toute son acuité la nécessaire neutralité de l'État face aux religions ici même au Québec.

 

Dans la sphère privée, par exemple, afficher un vêtement qui fait ouvertement la promotion de l’asservissement des femmes aux mâles islamistes est déjà une première provocation dans une contrée où le principe fondamental de l’égalité hommes-femmes fait partie intégrante du consensus social. Il s’agit d’autant plus d'une provocation qu’on s’accorde pour dire qu’il ne s’agit point, dans la plupart des cas, d’une prescription religieuse comme telle, mais plutôt d’une manifestation culturelle qui n’a cours que dans certains pays, et seulement parmi les moins démocratiques et les moins civilisés de la Planète, tels l’Arabie saoudite et l’Iran. À titre d'exemple, le port du voile islamique dans les écoles et administrations publiques est interdit dans plusieurs pays à majorité musulmane, dont l'Indonésie et la Turquie.

 

Dans un pays démocratique, si on permettait un tel affichage chez les fonctionnaires du gouvernement dans la dispense de services publics desquels personne ne peut se soustraire, à cause de la situation de monopole de l'État, il en résulterait une double provocation, certainement assez sérieuse, selon les termes mêmes de la Charte québécoise des droits et libertés, pour menacer le respect « des valeurs démocratiques, de l'ordre public et du bien-être général des citoyens du Québec ». Et, j’ajouterais, pas seulement les citoyens d’aujourd’hui mais aussi et surtout ceux de demain.

 

Ce préambule d’interprétation de la charte québécoise situe parfaitement les limites à l’application de certains droits individuels qui doivent être balisés par les droits de tout le monde.

 

Un juge en chef célèbre de la Cour Suprême américaine, le juge Robert H. Jackson (1892-1954), celui-là même qui a présidé les procès de Nuremberg en 1945-46, a bien situé la question de l’équilibre entre les droits individuels et les droits collectifs quand il a dit que « Le gouvernement civil ne peut pas laisser un groupe en particulier piétiner les autres simplement parce que leur conscience leur enjoint de le faire. » En effet, la liberté des uns s'arrête là où la liberté des autres commence.

 

Prosélytisme politique ou religieux sur lieux de travail

 

Nous reconnaissons tous, parmi nos droits civiques et démocratiques, le droit d’opinion, le droit d’expression, le droit de croyance et le droit de pratiquer la religion de son choix.

Cependant, il va de soi que ces droits ne sont pas absolus et qu’ils doivent plutôt s’exercer « dans des limites qui soient raisonnables… dans le cadre d’une société libre et démocratique » pour emprunter le langage de la Charte canadienne des droits et libertés ou, pour se référer aux termes de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, dans le respect « des droits et libertés d'autrui et du bien-être général. »

 

Par conséquent, personne ne doit s’attendre à être payé par un employeur privé ou public pour faire du prosélytisme politique ou religieux sur les lieux de travail et imposer ses croyances aux autres. Un tel supposé droit n’existe pas, nulle part.

 

Dans le cas de l’employeur public qu’est l’État, cette conclusion s’applique d’autant plus qu’étant le gouvernement de tous, il a l’obligation de non seulement d’être neutre politiquement et religieusement, en théorie, dans ses contacts avec les citoyens, mais qu’il doit projeter dans le concret et dans la pratique l’apparence d’une telle neutralité lorsqu’il dispense des services publics. Par extension, les employés de l’État ont ipso facto un devoir de réserve et de retenue, et ils ne peuvent activement exercer leur droit d’opinion et d’expression politique, ou leur droit de croyance et de pratiquer la religion de leur choix, sur les lieux de travail et durant les heures de travail.

 

Conclure autrement équivaudrait à faire des droits individuels de certains des droits absolus au mépris des droit d’opinion et de croyance d’autrui, en plus de violer la nécessaire neutralité de l’État.

 

En effet, les citoyens et les contribuables qui paient pour des services publics ont le droit de s’attendre à recevoir de tels services sans être violentés dans leurs propres opinions politiques ou dans leurs propres croyances ou non croyances religieuses par des employés payés par l’État, et l’État-employeur a, de son côté, non seulement le droit mais aussi le devoir de s’assurer qu’il en soit ainsi.

 

Ce sont là des limites raisonnables à l’application des droits individuels sur les lieux de travail et de production pour que les droits de tous soient respectés dans une société démocratique.

 

Philosophie politique des droits et des responsabilités

 

Le principe selon lequel « la liberté des uns s'arrête là où la liberté des autres commence » remonte loin dans la philosophie politique britannique car John Locke (1632-1704), dans son “Second Treatise of Civil Government”, de 1690, en faisait le fondement de la nécessaire recherche du bien commun dans une société civile et du besoin que les droits de certains n’écrasent pas les droits des autres, dans le cadre d’un système global de droits spécifiques et de responsabilités. Remarquons que Locke fut un des premiers défenseurs de la séparation de l'État et des églises.

 

Thomas Hobbes (1588-1679) dans sa théorie du Contrat Social a aussi établi que les droits individuels ne peuvent être illimités ou absolus, sauf peut-être en ce qui concerne le droit à la vie, mais doivent s’accompagner d’obligations morales, sans quoi la société se dirige vers le chaos. (Leviathan, 1651)

 

Deux siècles plus tard, John Stuart Mill (1806-1873), dans son livre “On Liberty” de 1859 réaffirma le principe de l’équilibre dans les droits de Locke et de Hobbes en disant: « La seule liberté qui mérite ce nom, est celle qui nous permet de rechercher notre propre bien à notre façon, en autant que nous n’essayons pas de priver les autres des mêmes droits, ou de les empêcher d’en jouir. » [“The only freedom which deserves the name, is that of pursuing our own good in our own way, so long as we do not attempt to deprive others of theirs, or impede their efforts to obtain it.” (On Liberty 1859, p. 18)]

 

C’est la raison pour laquelle, dans les conventions internationales concernant les droits humains, comme c’est le cas avec la Déclaration universelle des droits de l'homme des Nations Unies de 1948, on a pris bien soin de préciser que « Dans l'exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n'est soumis qu'aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d'assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d'autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l'ordre public et du bien-être général dans une société démocratique. » (Art. 29)

 

L’idéologie selon laquelle certains droits individuels (au delà peut-être du droit à la vie) sont absolus et s’appliquent sans limites, en toutes circonstances, sans s’accompagner d’obligations morales, est extrême. Elle est devenue chez certains une sorte d’idolâtrie légaliste qui s’applique sans compromis, selon les termes qu’a utilisés Michael Ignatieff dans son livre “Human Rights as Politics and Idolatry”, (2000). Elle a été récusée par la plupart des grands penseurs politiques.

 

Le Québec et la Charte canadienne des droits et libertés

 

J’en viens aux dispositions de la Charte canadienne des droits et libertés que certains légalistes considèrent le nec plus ultra en matières de droits.

 

Primo, rappelons que l'Assemblée nationale du Québec a refusé d’entériner la Constitution de 1982, laquelle contient les dispositions de la dite Charte. Rappelons aussi que le 17 avril 2002, à l’occasion du vingtième anniversaire du coup de force constitutionnel fédéral, les 106 députés présents à l’Assemblée nationale du Québec ont réitéré à l’unanimité leur opposition à la Loi constitutionnelle de 1982.

—Secundo, il s’agit, faut-il le rappeler, d’un document sur laquelle ni la population québécoise, ni la population canadienne, n’a été appelée à se prononcer directement à l’occasion d’un référendum démocratique.

 

Il s’agit donc d’un document qui souffre d’un grand déficit démocratique, ce qui est ironique puisqu’on y proclame très haut que nous vivons dans « une société libre et démocratique ». En réalité, il s’agit d’un document qui a fait l’objet de tractations et de compromis entre des politiciens fédéraux et ceux des provinces anglophones du Canada, en l’absence des représentants du Gouvernement du Québec.

 

Le Québec est donc dans une situation toute particulière vis-à-vis la Loi constitutionnelle de 1982, car la nation québécoise a été de facto tenue à l’écart de son adoption. Ne serait-ce que pour cette raison, le Gouvernement du Québec, dans les dispositions accompagnant le projet de loi no 60, devrait faire sienne la recommandation de l'ancien premier ministre de l’Alberta Peter Lougheed pour qui « Le pouvoir politique ne devrait pas avoir peur d’invoquer la clause dérogatoire [art. 33] pour affirmer la préséance des élus sur des juges nommés ».

 

Si cette clause dérogatoire est bonne pour l’Alberta qui a participé à son adoption, elle l’est doublement pour le Gouvernement du Québec à qui on l’a imposée. Il n'y a rien de déshonorant à se soustraire légalement d'une charte qu'on nous a imposée.

 

Néanmoins et en dépit de ce qui précède et comme je l’ai mentionné plus haut, la Charte canadienne des droits et libertés qui en fait partie contient elle aussi une clause interprétative selon laquelle les droits et libertés individuels ne sont pas absolus et peuvent être restreints « dans des limites qui soient raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d'une société libre et démocratique », (Chap. I).

 

J'en conclus que le Gouvernement du Québec a le droit légitime et démocratique de proclamer le principe de neutralité de l'État et de décréter que l’affichage de symboles ostentatoires par ses employés est contraire à ce principe et qu'un tel affichage ostentatoire n’est pas permis, que ce soit pour des raisons politiques, culturelles ou religieuses. Ceci est encore plus évident quand il s’agit de symboles ou de vêtements qui font ostensiblement la promotion de l’asservissement des femmes aux hommes, ce qui va, de plus, à l’encontre du principe solennel de l’égalité entre les hommes et les femmes tel que proclamé dans le Préambule de la Charte québécoise, comme un des fondements « de la justice, de la liberté et de la paix. »

 

Agir autrement serait certainement contraire au maintien de « la paix et l'ordre dans une société démocratique » où les droits de certains ne doivent pas prévaloir sur ceux de tous.

 

Un gouvernement ne peut s’en remettre uniquement au strict côté légaliste des choses. Il doit aussi, et peut-être surtout, considérer le côté social et économique des choses. Il est bien reconnu que la création de ghettos dans une société est cause de désintégration sociale et de déclin économique.

 

Conclusion générale

 

Je recommanderais donc aux membres du Gouvernement et aux membres de l’Assemblée nationale, et je le fais non seulement à titre de citoyen mais aussi à titre d’ancien membre de cette Assemblée, de ne pas se faire complices de l’intégrisme culturel ou religieux, lequel renie ouvertement et d’une façon provocante la plupart de nos principes démocratiques et nos valeurs de civilisation. Se référer à notre principe de tolérance pour miner nos propres valeurs démocratiques relèverait d’une sorte d’aveuglement volontaire. Si cela allait être le cas, ce sont nos enfants qui en payeront le prix dans les décennies à venir.

 

Le Premier ministre Robert Bourassa s'est bien exprimé en 1990 quand il a dit « Quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, le Québec est libre de son destin. »

S’il y a un temps, pour reprendre aussi les mots du Premier ministre Jean Lesage, de proclamer le “Maîtres chez-nous”, c’est bien maintenant.

 

C’est le temps pour le Parlement du Québec, en matières de valeurs collectives, d'envoyer un message clair, non équivoque, et qui soit bien compris par tous, et cela avant que la situation ne dégénère et ne devienne ingouvernable.

 

 

N.B.: Mémoire soumis à la Commission des Institutions de l'Assemblée nationale du Québec pour ses audiences sur le Projet de loi 60, le 14 janvier 2014, par:

Rodrigue Tremblay, Ph.D., économiste

Professeur émérite, Université de Montréal

Ancien ministre

Auteur du livre  “Le Code pour une éthique globale, vers une civilisation humaniste”, Éditions Liber, 2009

 

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ADDENDUM :

 

Les mythes rattachés aux politiques d'immigration

 

Il y a beaucoup de faussetés et de demi-vérités qui circulent concernant la politique canadienne d'immigration massive en situation de libre-échange commercial comme celle dans laquelle nous vivons depuis vingt-cinq ans.

 

Avant 1988, en effet, soit avant l'adoption du libre-échange commercial comme politique commerciale, le Canada imposait de lourds tarifs à l'importation de produits manufacturés à l'étranger. Cela faisait partie de la Politique Nationale, laquelle datait de 1874 et dont l'objectif premier était, avec la construction de chemins de fer est-ouest, de créer un marché intérieur suffisamment grand pour justifier l'industrialisation de l'économie canadienne. La politique d'immigration faisait partie de cette Politique Nationale car les industries protégées par le mur commercial exigeaient une main-d'oeuvre abondante et bon marché.

 

Or, depuis 1988, cette politique d'immigration massive ne se justifie plus, car le libre-échange permet d'importer de la main-d'oeuvre incorporée à la fois dans les produits et dans les services importés en provenance de pays à bas salaires. D'autant plus que nos industries à forte intensité de main-d'oeuvre (textile, vêtements, chaussures, etc.) ont périclité ou ont déménagé dans les pays du Tiers monde, principalement vers la Chine, le pays qui a le plus profité du libre-échange international.

 

Afin de maintenir en place une politique d'immigration massive qui ne se justifie plus pour des raisons économiques et commerciales, on fait aujourd'hui intervenir le vieillissement de la population dans les décennies à venir.

 

Le vieillissement de la population est un problème réel et il est relié au vieillissement des enfants de l'Après-guerre. La plupart des pays occidentaux doivent y faire face, et il en va de même de certains pays asiatiques tel le Japon.

 

Cependant, il existe différentes façons de faire face au vieillissement de la population. Par exemple, en investissant davantage dans la capitalisation de l'économie de manière à produire et à exporter des biens incorporant plus de capitaux et plus de savoir, plutôt que de la main-d'oeuvre bon marché.

 

D'ailleurs, soulignons que les personnes âgées qui ont accumulé des épargnes et des capitaux ne sont pas un fardeau pour l'économie puisque leurs revenus sont tirés d'une productivité accrue de l'économie plutôt que de simples transferts inter-générationnels. L'encouragement à l'épargne et à la capitalisation de l'économie est donc une façon économique de faire face aux défis du vieillissement sans recourir à l'immigration. C'est ainsi qu'un pays comme le Japon a choisi cette dernière voie plutôt que la voie problématique de l'immigration de masse, laquelle pose non seulement des défis économiques dans le contexte actuel, mais peut aussi créer des problèmes sociaux d'intégration qui sont difficilement solubles.

 

Pour une analyse plus poussée de la question, je recommanderais la lecture de l'excellent ouvrage intitulé « Le Remède imaginaire - Pourquoi l'immigration ne sauvera pas le Québec », rédigé par Benoît Dubreuil et Guillaume Marois, et publié par Boréal en 2011.

 

On y découvrira, au-delà des mythes, qu'il serait illusoire de compter sur une immigration de masse pour soulager la pression sur les finances publiques, car les caractéristiques des nouveaux immigrants font en sorte que ces derniers dépendent davantage des transferts gouvernementaux que la population en général, tout en versant beaucoup moins d'impôts. Une telle immigration, lorsqu'elle s'insère difficilement sur le marché du travail, peut même venir alourdir le fardeau fiscal global.

 

Miser sur la compétitivité de l'économie serait plus profitable et moins risquée que de recourir à une immigration de plus en plus difficile à intégrer.

 

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