"Nous pouvons tous un jour nous réveiller et
découvrir que comme nation, nous avons perdu le contrôle de nos
affaires."
Dominic
D'Alessandro, président de Manulife
"Nous n'avons pas seulement assisté au
départ de sociétés canadiennes de premier plan, mais aussi
la perte d'une présence canadienne dans des industries qui faisaient
notre force dans le passé."
Gord Nixon, président de la Banque Royale
D'entrée de jeu, mettons de
côté le mythe selon lequel ce serait à cause de l'ALÉNA que
le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux sont
incapables d'empêcher les prises de contrôle
étrangères d'entreprises canadiennes stratégiques.
—Cela n'est pas vrai. En effet, l'ALÉNA contient une clause
spécifique permettant au Canada de soumettre à la Loi canadienne sur les
Investissements, toutes les acquisitions directes
d'entreprises canadiennes par des «non-Canadiens» quand des actifs
de 5 millions de dollars canadiens ou plus sont en cause. Le montant minimal
pour les entreprises nord-américaines est de $150 millions (montant
ajusté annuellement pour la croissance du Produit Intérieur Brut).
Le deuxième mythe est que le libre échange de
marchandises crée une obligation d'enlever les restrictions aux prises
de contrôles étrangères de sociétés
canadiennes. Rien n'est plus faux. En réalité, le maintien du
contrôle canadien sur les entreprises canadiennes stratégiques est
une question de vouloir politique, et non pas d'obligation légale ou
contractuelle.
Le grand problème avec une
économie de succursales vient de la satellisation des sièges
sociaux opérant au Canada. Lorsqu'une entreprise canadienne
stratégique passe aux mains d'une société
étrangère, il est courant d'entendre des promesses à
l'effet que le siège social de l'entreprise acquise continuera à
fonctionner et pourrait même acquérir de nouvelles
responsabilités. Il ne s'agit pas de mettre en doute la bonne foi de
ceux qui font de telles promesses. Cependant, la logique de la gestion d'une
entreprise mondiale milite plutôt en faveur d'une concentration accrue
des centres de décision. Avec le temps et l'arrivée de nouveaux
dirigeants, il est alors vraisemblable que les futurs efforts de
rationalisation mèneront à un transfert des centres de
décisions névralgiques vers le siège social de la maison
–mère. Dans le cas de la saga Alcoa-Alcan, cela signifierait un
transfert de Montréal vers New York, là où se trouve le
siège social de Alcoa, même si cette dernière est
incorporée en Pennsylvanie.
Les pertes d'un tel transfert
risquent de s'accumuler avec le temps. Par exemple, quelle sera la marge de
manœuvre des gérants locaux? Avec quelles banques et maisons de
courtage fera affaires le siège social de la société Alcoa
quand il s'agira de renouveler les contrats actuels de la société
Alcan? À quels bureaux d'ingénierie et d'architecture s'adressera
en premier lieu le bureau-chef de la maison-mère quand on voudra faire
faire de nouveaux travaux d'exploration? À quels bureaux de comptables
fera-t-il appel en premier lieu,
sinon ceux avec lesquels il fait affaire aux États-Unis depuis
longtemps? La même chose
vaut pour les bureaux d'avocats et d'autres fournisseurs professionnels de
services et pour tous les autres fournisseurs de biens qui font
présentement affaires avec Alcan mais qui, dans un avenir plus ou moins
lointain, devront faire la queue derrière les fournisseurs habituels de
Alcoa.
Il y a, bien sûr d'autres
coûts sociaux reliés à une brisure du tissu industriel de
base d'une économie, ceux-ci allant de la diminution du rôle de
philanthropie des entreprises implantées dans le milieu, aux effets
pervers sur les prix pour les utilisateurs suite à la diminution de la
concurrence sur les marchés, jusqu'aux incidences fiscales pour les
gouvernements quand le transfert des bénéfices se fait sur une
base mondiale afin de minimiser les redevances fiscales.
Et alors que les coûts sont
prévisibles et identifiables, les avantages de rationalisation et de
centralisation profitent avant tout aux actionnaires de la
société de prise de contrôle, après une prime
initiale empochée par les actionnaires de la société
vendue. Les avantages pour l'économie de la société mise aux enchères sont
hypothétiques et à court et moyen terme, et risquent de
disparaître logiquement avec le temps.
Ce sont là les principales
préoccupations qui amènent la plupart des gouvernements
responsables à y regarder deux fois avant de laisser partir des centres
de décisions économiques stratégiques. Or, dans ce
domaine, le Canada "possède" déjà une des
économies les plus étiolées dans le monde
industrialisé. En effet, les entreprises étrangères
contrôlent déjà les deux-tiers de l'emploi dans les
sièges sociaux au Canada. Par conséquent, la satellisation des
sièges sociaux industriels et commerciaux au Canada est
déjà fort avancée. Si rien n'est fait pour consolider les
secteurs névralgiques de l'économie canadienne, cette
dernière ne sera guère plus qu'une économie de
succursales, avec toutes les conséquences économiques et
politiques qu'une telle satellisation aura pour la population canadienne.
Déjà, certains parlent d'abandonner de dollar canadien pour
adopter le dollar américain.
La mode
dans certains milieux est de minimiser les risques rattachées aux prises
de contrôle étranger de sociétés canadiennes
stratégiques. C'est une mode et une abdication qui risquent de
coûter très cher aux générations futures. Le danger
pour le Canada, et encore plus pour le Québec où se pose la
question de la langue, est de se retrouver avec une économie
tronquée dont les échelons supérieurs de la gestion et de
la recherche et développement se retrouveront ailleurs, ne restant au
bas de l'échelle que les organisations syndicales. En
conséquence, les jeunes Canadiens et les jeunes Québécois
qui voudront évoluer dans ces sphères dans l'avenir devront
s'expatrier aux États-Unis ou ailleurs pour le faire. Les politiques
à courte vue ne sont pas dans l'intérêt
général, même si elles peuvent profiter à certains
intérêts particuliers dans l'immédiat.
En
matière de contrôle de son économie, le Canada se trouve
dans une situation similaire à celle de la Suède. Il lui faut,
comme ce dernier pays, une loi sur la concurrence et une politique des prises
de contrôle qui tiennent explicitement compte de l'influence des fusions
et des prises de contrôle sur les activités de recherche et
développement, sur l'innovation et sur la gestion au Canada, et non pas
seulement de leurs impacts sur la valeur réelle des exportations ou de
la substitution aux importations. Il est grand temps qu'un débat ait
lieu sur ces questions et que des politiques cohérentes soient
élaborées. Le Canada est en droit de protéger les
secteurs-clé de son économie, que ce soit les banques, les
communications, les transports, les ressources naturelles et
énergétiques, ou les industries culturelles.
En bout
de ligne, cependant, c'est seulement si les entreprises canadiennes les plus
stratégiques et encore sous contrôle canadien mettent l'accent sur
l'innovation technologique et administrative
qu'elles pourront mieux tirer profit des marchés internationaux et
demeurer compétitives. C'est là leur plus grande
responsabilité. Pour cela, cependant, il faut qu'elles aient une chance
de survivre et de croître et ne soient pas toutes englobées dans
des amalgames étrangers. C'est la responsabilité des
gouvernements élus de veiller à ce que les conditions
nécessaires soient remplies pour favoriser ce dynamisme de
l'économie. S'ils ne le font pas, ils manquent à leurs devoirs.
(fin)
Rodrigue
Tremblay est professeur émérite de sciences économiques
à l'Université de Montréal et peut être rejoint
à l'adresse suivante: rodrigue.tremblay@yahoo.com
Visite
de son blogue:: http://www.thenewamericanempire.com/blog.
Site
Web de l'auteur: http://www.thenewamericanempire.com/
Lire
des extraits du prochain livre du professeur Tremblay: "The Code for
Global Ethics"
http://www.TheCodeForGlobalEthics.com
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Publié,
le 25 mai, 2007, 05H30
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