Samedi, le 23 janvier 2016

Troubles financiers et risques accrus dĠune rŽcession Žconomique mondiale sŽvre en 2016-17

Par Rodrigue Tremblay

(Auteur des livres Ç Le Code pour une Žthique globale È,

et Ç Le nouvel empire amŽricain È)

 

 

Ç Puissiez-vous vivre en des temps intŽressants. È

Sort malŽfique, censŽ tre la traduction d'une malŽdiction chinoise traditionnelle

 

Ç Les causes dĠune dŽflation ne sont pas un mystre. La dŽflation est dans presque tous les cas un effet secondaire d'un effondrement de la demande globale —une baisse des dŽpenses si grave que les producteurs doivent abaisser leurs prix sur une base continue afin de trouver des acheteurs. De mme, le effets Žconomiques d'un Žpisode dŽflationniste sont, en gŽnŽral, similaires ˆ ceux de toute autre forte baisse dans les dŽpenses globales, ˆ savoir, une rŽcession, une hausse du ch™mage, et des troubles financiers. È

Ben S. Bernanke (1953-), le 21 novembre, 2002

 

Ç Permettez-moi de rŽitŽrer ce que jĠai dit ˆ la mme date l'annŽe dernire et l'annŽe prŽcŽdente... T™t ou tard, il aura un crash financier et il sera terrible. Nous entrerons dans un sŽrieux cercle vicieux et le rŽsultat sera une dŽpression Žconomique majeure. Il y aura une ruŽe pour vendre, laquelle dŽpassera tout ce que nous avons vu ˆ la Bourse. Il serait prudent pour les investisseurs dĠallŽger ds maintenant  leurs dettes. È

Roger Babson (1875-1967), le 5 Septembre, 1929

 

 

Ce dŽbut dĠannŽe 2016 sĠest rŽvŽlŽ fort chaotique pour les marchŽs financiers mondiaux, si on considre pour lĠinstant la sŽvre correction boursire qui a cours. En rŽalitŽ, ce premier mois de l'annŽe 2016 a enregistrŽ la baisse la plus sŽvre des valeurs financires jamais vue en un dŽbut dĠannŽe, alors que lĠindice MSCI mondial, lequel mesure les principaux marchŽs boursiers des pays dŽveloppŽs et Žmergents, a chutŽ de plus de 20 pourcent, par rapport ˆ sa valeur du dŽbut de 2015. Pour sžr, il y aura des rebondissements de marchŽ survendu dans les semaines et les mois ˆ venir, mais cela pourrait tre nŽanmoins le signe avant-coureur de troubles financiers et Žconomiques.

 

Plusieurs commentateurs ont peut-tre un peu trop vite conclu que l'Žpicentre de ce dŽbut de crise financire et Žconomique se trouvait en Chine, suite aux fortes chutes de lĠindice composite de Shanghai en dŽbut d'annŽe. Ë mon avis, la rŽalitŽ est plus complexe, et mme si les problmes financiers et Žconomiques de la Chine contribuent certes ˆ l'effondrement des prix mondiaux des produits de base, l'Žpicentre de la crise se trouve encore, ˆ mon avis, ˆ Washington D.C.

 

En effet, ce dŽbut de crise est essentiellement un prolongement de la crise financire de 2007-08, laquelle fut temporairement suspendue et repoussŽe dans le temps par la banque centrale amŽricaine, la Fed, gr‰ce ˆ sa politique monŽtaire agressive et peu orthodoxe de lancer plusieurs rondes assouplissements monŽtaires quantitatifs (QE), ˆ savoir l'achat de grandes quantitŽs d'actifs financiers auprs des mŽga-banques commerciales et autres institutions amŽricaines, y compris des titres adossŽs ˆ des hypothques, avec de l'argent nouvellement crŽŽ. En consŽquence, le bilan de la Fed est passŽe d'un peu plus d'un billion (trillion en anglais) de dollars en 2008 ˆ environ quatre et demi billions de dollars au moment o le programme d'assouplissement monŽtaire quantitatif fut suspendu, en octobre 2014. DĠailleurs, d'autres banques centrales ont emboitŽ le pas ˆ la Fed, en particulier la Banque centrale du Japon et la Banque centrale europŽenne, alors que toutes deux ont Žgalement adoptŽ des politiques d'assouplissement monŽtaire en se portant acquŽreur de grandes quantitŽs d'actifs financiers.

 

On peut se demander quels sont les motifs qui ont poussŽ la Fed amŽricaine ˆ se lancer dans une politique monŽtaire ultra agressive en 2008. Il y a trois raisons principales qui expliquent cette dŽcision. En premier lieu, cĠest un fait que le gouvernement de fin dĠexercice de George W. Bush Žtait dŽpassŽ par les faillites successives de mŽga-banques amŽricaines, ˆ commencer par celles de la banque dĠaffaires Bear Stearns au printemps de 2008 et celle de Merrill Lynch au dŽbut de septembre de la mme annŽe. La panique atteignit son paroxysme le lundi 15 septembre 2008 quand la grande banque dĠaffaires internationale Lehman Brothers fit faillite ˆ son tour. Devant la paralysie du gouvernement, la Fed crut de son devoir dĠintervenir en force.

 

Elle commena par la fusion forcŽe des deux premires banques en difficultŽ, la premire avec la banque JPMorgan Chase et la deuxime avec la Bank of America. (Pour des raisons obscures, elle se refusa ˆ faire la mme chose quand la banque Lehman Brothers sĠeffondra ˆ son tour.)

 

En deuxime lieu, il faut dire que les grands banquiers amŽricains sĠopposaient avec force ˆ lĠidŽe que le gouvernement amŽricain nationalise les mŽga-banques en difficultŽ, comme cela avait ŽtŽ fait vingt ans auparavant quand le gouvernement de Bush pre avec crŽŽ la Resolution Trust Corporation, en 1989, pour prendre le contr™le de 747 banques dĠŽpargne qui avaient dž dŽposer leur bilan.

 

Et, troisimement, la Fed craignait ˆ juste titre que la crise bancaire de 2007-08 et lĠeffondrement des cours boursiers ne dŽbouchent sur une dŽflation gŽnŽralisŽe, selon le modle vŽcu par le Japon en 1987, comme cĠest le cas quand une panique financire frappe une Žconomie surendettŽe. Elle souhaitait Žviter ˆ tout prix une dŽpression Žconomique causŽe par la dŽflation des dettes, comme cela sĠest produit dans les annŽes Ġ30.

 

Mais lĠinjection massive de liquiditŽs monŽtaires dans une Žconomie comporte ses propres risques. Cela peut en effet se traduire en une Žnorme bulle financire, tant sur le marchŽ boursier que sur le marchŽ des obligations, quand le nouvel argent ainsi crŽŽ vient gonfler les marchŽs financiers, alors que la croissance de lĠŽconomie rŽelle de la production et de lĠemploi demeure lŽthargique. En fait, depuis 2009, le marchŽ boursier amŽricain a montŽ en flche, alors que les taux dĠintŽrt sĠeffondraient et que le marchŽ obligataire explosait ˆ son tour.

 

Un ŽvŽnement important sĠest produit le mercredi 16 dŽcembre dernier quand la Fed annona quĠelle ne soufflerait plus dans le ballon financier et quĠelle allait plut™t commencer ˆ resserrer le crŽdit. Elle annona en fait quĠelle haussait la fourchette de son taux prteur sur le marchŽ des fonds bancaires fŽdŽraux qui Žtait auparavant de zŽro ˆ ¼ pourcent, ˆ entre ¼ et ½ pourcent. CĠŽtait le signal de la fin de la rŽcrŽation et que le rgne de lĠargent gratuit venait de prendre fin. En pratique, cela voulait dire que dorŽnavant le marchŽ boursier allait davantage tre tributaire des perspectives Žconomiques rŽelles et quĠil en irait de mme du marchŽ obligataire. Dans ces circonstances, il est normal que les deux marchŽs aillent en sens inverse, la prospŽritŽ faisant hausser les titres boursiers mais les pressions inflationnistes faisant chuter le marchŽ obligataire, quoique la banque centrale ne fasse.

 

Depuis 2008, la banque centrale amŽricaine sĠest liŽ les mains avec ses prts bancaires au taux plancher, et jĠai toujours cru quĠelle rencontrerait des difficultŽs quand elle voudra y mettre fin. En effet, il est toujours pŽrilleux de vouloir restreindre une bulle financire quĠon a soi-mme crŽŽe —comme la Fed lĠa fait pour sauver les grandes banques amŽricaines de la faillite —sans que lĠŽconomie rŽelle nĠen souffre t™t ou tard. Dans le cas prŽsent, si les marchŽs boursiers mondiaux continuent de se contracter et que la dŽflation mondiale des prix sĠaccŽlre, cela contribuera ˆ alourdir les dettes des consommateurs, des sociŽtŽs et des pouvoirs publics, et ce sera possiblement une rŽpŽtition ˆ grande Žchelle de ce que le Japon vit depuis un quart de sicle, (cĠest-ˆ-dire, la dŽflation, des taux dĠintŽrt plancher et une stagnation Žconomique relative).

 

Pour le moment, cette dŽroute financire a de fortes chances de provoquer une rŽcession Žconomique en 2016-17. Et un retour en arrire nous montre que le monde pourrait aussi revivre la sŽrie dĠŽvŽnements Žconomiques et financiers de 1937-38 quand un krach boursier et une rŽcession se renforcrent lĠun lĠautre, et cela, huit ans aprs la crise boursire et financire majeure de 1929-32.

 

En conclusion, on peut dire que la crŽation de la Fed en 1913, en tant que banque centrale semi publique, semi privŽe, nĠa pas mis fin ˆ la rŽcurrence des crises financires. Ses politiques, cependant, ont ŽtŽ fort bŽnŽfiques aux grandes banques parce que cĠest par son intermŽdiaire quĠelles ont pu socialiser leurs pertes.

 

Il faudra suivre le tout de trs prs.

 

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Rodrigue Tremblay est professeur ŽmŽrite d'Žconomie ˆ l'UniversitŽ de MontrŽal et on peut le contacter ˆ l'adresse suivante : rodrigue.tremblay@yahoo.com

Il est l'auteur du livre du livre Ç Le nouvel empire amŽricain È et du livre Ç Le Code pour une Žthique globale È.

Prire de visiter son blogue ˆ l'adresse suivante : http://www.thenewamericanempire.com/blog.htm.

Site Internet de l'auteur :

http://www.thenewamericanempire.com/

Pour plus dĠinformations concernant le dernier livre du professeur Tremblay intitulŽ : "Le Code pour une Žthique globale", voir : http://www.lecodepouruneethiqueglobale.com/

 

Cet article est mis en ligne samedi, le 23 janvier 2016.

 

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