La Grce et lĠEuro : Une situation de dette excessive et improductive et dĠimplosion financire (reprise)

Original, 17 juillet  2011, (repris le 3 juillet  2015)

Rodrigue TREMBLAY

 

Ç Si vous ne pouvez pas lĠexpliquer simplement, cĠest que vous ne le comprenez pas assez bien. È

- Albert Einstein (1879-1955), professeur et physicien thŽoriste nŽ en Allemagne. Prix Nobel 1921

 

Ç Chaque gŽnŽration doit payer ses propres dettes. Si ce principe Žtait appliquŽ il y aurait moitiŽ moins de guerres dans le monde. È

- Thomas Jefferson (1743-1826), 3me PrŽsident des USA (1801-09)

 

Ç Ayant vu les peuples de tous les autres pays ŽcrasŽs par les guerres et les prodigalitŽs de leurs dirigeants, jĠai voulu favoriser au contraire la paix, lĠŽpargne et le rglement de la dette publique car jĠŽtais convaincu que cĠŽtait le meilleur chemin vers le bonheur et la prospŽritŽ publique et privŽe. È

- Thomas Jefferson (1743-1826), 3me PrŽsident des USA (1801-09)

 

LĠorganisme de prt Standard & PoorĠs a rŽcemment dit la vŽritŽ en ce qui concerne la Grce, ˆ savoir que ce pays est en faillite financire. Aucun tour de main, aucune occultation, aucune rŽorganisation de la dette et aucune aide "innovante" ne pourra dissimuler le fait que les rgles dŽfectueuses qui rŽgissent la zone Euro aient donnŽ lĠoccasion ˆ certains de ses 17 membres de succomber ˆ la tentation dĠun endettement excessif et improductif suivi dĠun dŽfaut de paiement de la dette accompagnŽ dĠune Žcrasante hausse des cožts dĠemprunt.

 

La Grce (11 millions dĠhabitants) a, en fait, abusŽ de la crŽdibilitŽ que lui donnait son adhŽsion ˆ la zone Euro. En 2004, par exemple, le gouvernement grec sĠest embarquŽ dans des dŽpenses somptuaires pour accueillir les jeux olympiques de lĠŽtŽ 2004 dĠun montant de 7 milliards dĠEuros (12,5 milliards de dollars). Puis de 2005 ˆ 2008, le mme gouvernement a dŽcidŽ de faire dĠautres folles dŽpenses, cette fois pour acheter toutes sortes dĠarmes dont il nĠavait pas besoin ˆ des fournisseurs Žtrangers. Accumuler une Žnorme dette Žtrangre de 533 milliards (2010) Žtait la solution de facilitŽ. Mais t™t ou tard, il faut payer le joueur de pipeau et on ne peut plus cacher le montant de la dette.

 

La situation financire actuelle de la Grce (et celle dĠautres pays europŽens comme lĠEspagne, le Portugal, lĠIrlande et mme lĠItalie) sont comparables ˆ celle de lĠArgentine il y a 10 ans environ. Dans chaque cas, un membre problŽmatique dĠune union monŽtaire donnŽe a conduit ˆ un endettement Žtranger disproportionnŽ qui a engendrŽ une fuite des capitaux et une ruineuse dŽflation* par la dette.

 

Dans le cas de lĠArgentine, le pays avait dŽcidŽ dĠadopter le dollar Žtasunien comme monnaie alors mme que le niveau de productivitŽ de lĠArgentine Žtait infŽrieur dĠun tiers ˆ celui des USA. Un taux de change artificiel de un peso=un dollar Žtasunien a tenu pendant presque dix ans avant lĠeffondrement inŽvitable.

 

Il est vrai que lĠadhŽsion ˆ une union monŽtaire dĠun groupe de pays qui adopte une monnaie commune peut tre un moyen puissant de stimuler lĠŽconomie et la productivitŽ en bridant lĠinflation quand ces unions monŽtaires sont bien construites mais elles peuvent se transformer en cauchemar Žconomique quand elle ne le sont pas.

 

Malheureusement pour de nombreux membres pauvres de lĠEurope, les rgles dĠune union monŽtaires viable nĠont pas ŽtŽ suivies et les consŽquences catastrophiques de cette erreur ne devraient pas surprendre ceux qui ont une certaine connaissance de la finance internationale.

Quelles sont les rgles ˆ suivre pour quĠune union monŽtaire qui a une monnaie commune soit viable et stable ?

 

1- DĠabord et surtout, les pays membres doivent avoir des structures Žconomiques et des niveaux de productivitŽ du travail comparables afin que la monnaie commune ne paraisse pas constamment surŽvaluŽe ou constamment sous-ŽvaluŽe par rapport ˆ lĠŽconomie de tel ou tel membre. LĠalternative est dĠavoir un haut niveau de mobilitŽ de la main dĠoeuvre entre les Žconomies rŽgionales de sorte que les niveaux de ch™mage ne restent pas trop hauts dans les rŽgions les moins compŽtitives.

 

2- Deuximement, si aucune de ces deux premires conditions ne sont remplies (ce qui est gŽnŽralement le cas parce que les unions monŽtaires rŽelles sont rarement des "zones monŽtaires optimales"**), lĠunion monŽtaire dont tre dirigŽe par une entitŽ politique puissante, comme par exemple un systme de gouvernement fŽdŽral, qui soit capable de transfŽrer rapidement des fonds provenant des imp™ts des Žconomies excŽdentaires vers celles qui sont dŽficitaires ˆ travers un systme centralisŽ dĠŽgalisation des paiements.

 

Cela pour Žviter lĠinsŽcuritŽ et les tensions politiques qui surgissent quand le niveau de vie augmente dans les rŽgions en excŽdent et baisse dans les rŽgions en dŽficit. Mais quand les taux dĠŽchange rŽgionaux ne peuvent pas tre rŽajustŽs ˆ la hausse et ou ˆ la baisse pour rŽŽquilibrer la balance des paiements de chaque membre et quand la loi du prix unique sĠapplique ˆ toute la zone monŽtaire, il ne reste pour seul levier dĠajustement aux dŽsŽquilibres extŽrieurs que les fluctuations des niveaux de revenu et dĠemploi. Cela peut se rŽvŽler une solution trs douloureuse.

 

Un tel systme dĠajustement par la variation du revenu ou de lĠemploi plut™t que par la variation des prix nous rappelle un peu la manire dont fonctionnait la rgle dĠor du 19ime sicle, malgrŽ sa tendance dŽflationniste, sauf quĠau 19ime sicle il y avait une inflation des prix et des revenus dans les pays excŽdentaires et une baisse des prix et des revenus dans les pays dŽficitaires qui rŽsultait de lĠaugmentation des rŽserves monŽtaires dans les Žconomies excŽdentaires et de la diminution des rŽserves monŽtaires dans les pays dŽficitaires. Dans une union monŽtaire plus ou moins formelle la banque centrale contr™le le niveau gŽnŽral des prix pendant que les revenus augmentent et baissent.

 

3- La troisime condition pour quĠune union monŽtaire fonctionne bien, est la libertŽ de mouvement des capitaux bancaires et financiers dans la zone. Cela a pour but de maintenir des taux dĠintŽrts cohŽrents dans la zone monŽtaire qui prennent en compte le facteur de risque et aussi de favoriser le financement des projets productifs o quĠils se trouvent.

Aux USA par exemple, le marchŽ des fonds fŽdŽraux Žminemment liquide***, permet a des banques qui sont temporairement dŽficitaires dĠemprunter des fonds ˆ court terme ˆ des banques qui sont temporairement en excŽdent. Au Canada, de grandes banques nationales ont des succursales dans toutes les provinces et peuvent facilement transfŽrer des fonds des succursales qui ont des surplus aux succursales dŽficitaires sans affecter leurs opŽrations de prts et de crŽdit.

 

4- La quatrime condition est dĠavoir une banque centrale commune qui peut prendre en compte non seulement les niveaux dĠinflation mais aussi la croissance Žconomique rŽelle et les taux de ch™mage dans ses dŽcisions de politique monŽtaire.

 

Malheureusement pour elle, la zone Euro a gŽnŽralement ŽchouŽ ˆ remplir les conditions de base du bon fonctionnement dĠune union monŽtaire.

Voyons une par une les raisons de cet Žchec.

 

a) DĠabord, les niveaux de productivitŽ du travail (la production par heure de travail) sont trs diffŽrents dĠun pays membre ˆ lĠautre. par exemple, en 2009, lĠindex de la productivitŽ de lĠAllemagne Žtait de 100, il Žtait seulement de 64,4 en Grce, presque un tiers de moins. Au Portugal et en Estonie, par exemple, il Žtait encore plus bas, ˆ 58 et 47 respectivement. Cela signifie que lĠEuro, comme monnaie commune, appara”t comme sous-ŽvaluŽ pour lĠAllemagne et surŽvaluŽ pour beaucoup dĠautres membres de la zone Euro, ce qui stimule les exportations de lĠAllemagne mais handicape fortement la compŽtitivitŽ des autres membres de lĠunion.

 

b) Deuximement, et cĠest peut-tre encore plus important, la zone Euro nĠest pas soutenue par une union fiscale et politique forte et stable. En consŽquence les transferts fiscaux entre les membres sont laissŽs ˆ des dŽcisions politiques au coup par coup ce qui crŽe de lĠinsŽcuritŽ. En fait il nĠy a pas de mŽcanisme dĠŽgalisation des balances commerciales entre les Žconomies fortes et les Žconomies faibles de la zone Euro. CĠest pour cela quĠon peut dire quĠil nĠy a pas de solidaritŽ Žconomique durable dans la zone Euro.

 

c) Troisimement, ceux qui ont crŽe la zone Euro ont choisi de limiter le r™le de la Banque Centrale EuropŽenne ˆ un r™le monŽtaire rŽduit ; son obligation principale est de maintenir la stabilitŽ des prix et elle nĠest pas autorisŽe ˆ jouer un r™le direct sur la stabilitŽ macroŽconomique de la zone ni ˆ prter directement de lĠargent aux gouvernements en crŽant de la monnaie si besoin est. CĠest pour cela quĠon peut dire quĠil nĠy a pas de solidaritŽ financire statutaire dans la zone Euro.

 

4) Et enfin, mme si la mobilitŽ du capital et du travail dans la zone Euro est assez ŽlevŽe, historiquement parlant, elle est loin dĠtre aussi ancrŽe que par exemple dans lĠunion monŽtaire Žtasunienne.

 

RŽtrospectivement, il semble que la crŽation de la zone Euro en 1999 ait ŽtŽ davantage un pari politique quĠun projet monŽtaire et Žconomique bien pensŽ. CĠest tout ˆ fait regrettable parce quĠune fois que les membres de la zone les plus ŽloignŽs du noyau auront fait faillite et seront probablement retournŽs ˆ leur monnaie nationale, le choc financier aura de vraies consŽquences Žconomiques, pas seulement en Europe mais dans le monde entier.

 

De nombreux Žconomistes pensent que la meilleure solution pour la Grce et le reste de lĠUnion EuropŽenne serait de mettre en Ïuvre "une cessation de paiement organisŽe" de la dette publique grecque qui permettrait ˆ Athnes de sortir de lĠEuro et de reprendre sa monnaie nationale, le drachme, ˆ un taux de change infŽrieur. Cela Žviterait ˆ la Grce une longue dŽpression Žconomique.

 

Refuser dĠaccepter lĠŽvidence cĠest ˆ dire, une cessation de paiement organisŽe, ferait plaisir aux banquiers crŽanciers de la Grce mais nuirait grandement ˆ son Žconomie, ses travailleurs et ses citoyens. CĠest ˆ cela que servent les lois sur la faillite, ˆ libŽrer les dŽbiteurs de dettes impossibles ˆ rembourser. É

Rodrigue Tremblay

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ADDENDUM (4 juillet 2015)

 

Les politiciens europŽens ont fait les mmes erreurs que les politiciens amŽricains avant la crise financire et bancaire de 2008-09, cĠest-ˆ-dire encourager un endettement exagŽrŽ avec des garanties de prts.

 

Ce qui a vraiment crŽŽ les conditions nŽcessaires pour une crise financire et bancaire majeure aux Etats-Unis, ˆ compter de 1999, quand la loi dite Glass-Steagall de 1933 fut abolie par le gouvernement de Bill Clinton, fut lĠinnovation de garanties accordŽes ˆ des emprunts risquŽs.

 

Aux Etats-Unis, les organismes rŽglementaires que sont le TrŽsor amŽricain (contr™lŽ par les mŽga banques) et la banque centrale dite de la FED (contr™lŽe par les mŽga banques) ont fermŽ les yeux quand des produits bancaires risquŽs sont apparus, notamment les fameux produits dŽrivŽs adossŽs ˆ des hypothques dont on avait artificiellement rŽduit les risques avec des contrats dĠassurance (les fameux Credit Default Swaps ou CDS) contre le dŽfaut de paiement auprs dĠinstitutions telles la grande compagnie dĠassurance AIG (American International Group). Ce faisant, on avait encouragŽ des prts de plus en plus risquŽs, notamment un endettement hypothŽcaire exagŽrŽ, lequel conduisit ˆ la crŽation dĠune bulle immobilire spŽculative qui Žclata ˆ partir de 2005 et qui se transforma en crise financire mondiale gŽnŽrale en 2008-09.

 

Or, les politiciens europŽens ont fait la mme erreur que les politiciens amŽricains. Dans leur cas, ils ont encouragŽ lĠendettement public des pays les moins riches de la zone euro en fournissant des garanties aux grandes banques si elles leur prtaient en dŽpit de risques grandissants. CĠest ce qui permit ˆ un gouvernement comme celui de la Grce, par exemple, de continuer dĠemprunter et de sĠendetter auprs des grandes banques et dĠautres institutions, mme quand les prteurs dĠeux-mmes auraient cessŽ de prter si on ne leur avait pas offert des garanties solides en cas de dŽfaut de paiement. AujourdĠhui, la dette grecque en euros reprŽsente 177 pourcent de la production annuelle du pays. Quand la dette dĠun pays dŽpasse 100 pourcent du produit intŽrieur brut (PIB) du pays, les crŽanciers deviennent nerveux. Ils haussent les taux dĠintŽrt sur les emprunts et rŽduisent leurs prts.

 

Mais en Europe, les politiciens ont voulu garder le plus bas possible les taux dĠintŽrt sur les emprunts des pays les plus Žconomiquement faibles de la zone euro. CĠest ainsi quĠils ont crŽŽ en 2010 le Fonds europŽen de stabilitŽ financire (FESF), avec la garantie des ƒtats membres, au prorata de leur participation ˆ la Banque centrale europŽenne. Le FESF a garanti 131 milliards dĠeuros de la dette grecque. CĠest ainsi que les contribuables allemands, par exemple, garantissent pour 41,3 milliards d'euros de dette grecque et que les contribuables franais par leur gouvernement assurent pour 31 milliards de cette mme dette, et ainsi de suite pour les autres pays membres de la zone euro. On a donc fait dĠun problme Žconomique dĠendettement un problme politique majeur.

 

En effet, les politiciens europŽens qui ont garanti les emprunts de la Grce craignent maintenant les rŽpercussions politiques sĠils devaient refiler la facture du dŽfaut de paiement du gouvernement grec ˆ leurs contribuables. DĠautre part, les grandes banques, fortes des garanties quĠelles ont obtenues, nĠont aucun intŽrt ˆ ÔrestructurerĠ ˆ la baisse la dette du gouvernement grec. Autrement dit, tout est gelŽ. Dans une situation normale, les prteurs devraient assumer seuls les risques encourus en prtant ˆ un gouvernement dŽjˆ surendettŽ et accepter des pertes.

 

Il sĠagit dĠune situation qui ressemble Žtrangement ˆ la situation amŽricaine dĠavant la crise de 2008-09, quand les prteurs sur hypothques ne voulaient pas accepter de rŽduire les dettes des emprunteurs parce que leurs crŽances Žtaient garanties par des contrats dĠassurance. On sait comment tout cela sĠest rŽglŽ. Ce furent les contribuables amŽricains qui furent appelŽs ˆ sauver les mŽga banques et les mŽga sociŽtŽs dĠassurance, soit directement par le truchement du TrŽsor amŽricain, soit indirectement par la banque centrale (FED), cette dernire rachetant ˆ prix fort les crŽances de pacotille des grandes banques. Le mme scŽnario risque de se produire dans la zone euro, que la Grce reste ou non dans lĠunion monŽtaire. Et ce nĠest pas le rŽfŽrendum grec de dimanche le 5 juillet qui changera quoi que ce soit ˆ cette situation.

 

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Rodrigue Tremblay est professeur ŽmŽrite dĠŽconomie ˆ lĠUniversitŽ de MontrŽal. Il a Žcrit "Le Code pour une Žthique globale" et "Le Nouvel Empire amŽricainÓ. On peut le joindre ˆ : rodrigue.tremblay@yahoo.com

Pour consulter lĠoriginal : en franais

www.thenewamericanempire.com/francais27.htm

En anglais,

www.thenewamericanempire.com/tremblay=1138.htm

 

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Note :

 

*DŽflation : Diminution importante et durable des prix. Politique de dŽflation : politique de lutte contre lĠinflation se traduisant par des mesures visant ˆ la baisse de la demande globale (diminution de la masse monŽtaire, des dŽpenses publiques, augmentation de la pression fiscale). Le Petit Robert :

DŽflation par la dette 

**Zone monŽtaire optimale 

*** La liquiditŽ dĠun marchŽ financier reprŽsente la capacitŽ ˆ acheter ou ˆ vendre rapidement les actifs qui y sont cotŽs sans que cela ait dĠeffet majeur sur les prix. Plus un marchŽ est liquide, plus il est aisŽ, rapide et peu cožteux dĠy rŽaliser des transactions. Cette caractŽristique figure parmi les qualitŽs essentielles que doivent garantir les bourses de valeurs. (Wikipedia).

 

 

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