N. B: Lisez
des extraits en français ou en anglais du prochain livre du professeur
Rodrigue Tremblay :
Le code pour une éthique
globale
www.LeCodePourUneEthiqueGlobale.com/
The Code for Global Ethics
Questions et réponses concernant l'actuelle crise
financière
par Rodrigue Tremblay, le 3
décembre 2007
«
Le problème [des défauts de paiement] sera sensiblement plus grand
l'année prochaine [2008], car [les hypothèques de 2006] avaient de bas
critères. »
«
La meilleure façon de détruire le système capitaliste est
de s'attaquer à sa monnaie. Par des procédés constants
d'inflation, les gouvernements peuvent confisquer d'une façon
secrète et inaperçue une part notable de la richesse de leurs
citoyens. »
John
Maynard Keynes (1883-1946)
Question
n ° 1 - Qu'est-ce qui a déclenché la crise des subprimes aux
États-Unis? Pouvez-vous la comparer aux anciennes crises telles
qu'à celle des années 80?
Les
questions sont adressées par le « Turkish Daily News, »
à Istanbul en Turquie.
Les
réponses sont du Dr Tremblay.
Quatre
facteurs sont reliés entre eux et sont responsables d'avoir
engendré la crise financière en cours [les subprimes] qui
sévit aujourd'hui aux États-Unis.
Premièrement
: la politique monétaire. Après l'éclatement de la bulle
Internet [dot.coms en anglais] en 2001 ayant provoqué la
récession de mars à novembre 2001, la Fed alors
présidée par Alan Greenspan a agressivement abaissé le
taux d'intérêt directeur [le Federal Funds rate] passant alors de
6,5% à 1% en 2004, soit le plus bas taux depuis 1958. Il est maintenant
reconnu que cette réduction était excessive et que la Fed
n'aurait pas dû abaisser son taux en deçà de 2% et qu'il
aurait dû être à nouveau augmenté quelque part en
2002. En effet, de 2002 à 2004, la banque centrale des États-Unis
a mène une politique monétaire qui était trop
expansionniste. Étant aujourd'hui devenu l'ancien président de la
Fed, Alan Greenspan, explique sa politique d'alors en affirmant qu'il avait
peur que n'arrive une période de déflation, mais peu
d'économistes sont d'accord avec lui. Entre 2002 et 2004, la Fed n'avait
pas besoin de garder les taux d'intérêt à court terme aussi
bas et pendant si longtemps, d'autant plus que l'administration Bush avait réduit
les taux d'imposition et qu'elle avait augmenté ses dépenses
militaires par l'invasion militaire de l'Iraq.
Deuxièmement
: le boom immobilier. Les taux d'intérêt anormalement bas aux
États-Unis et aussi partout ailleurs en raison de l'interconnexion entre
l'argent et les marchés de capitaux, a alimenté un boom
immobilier à travers le monde qui n'était pas viable à
long terme, puisqu'il était basé sur la spéculation. En
effet, les taux hypothécaires aux États-Unis sont demeurés
faibles, même après que la Fed ait commencé à
relever son taux directeur [Federal Funds rate] de 1% au milieu de 2004
jusqu'à 5,25% en juin 2006. Cela a amené les États-uniens
à emprunter d'énormes sommes à l'étranger. En 2006,
le déficit courant des États-Unis a même atteint 6% du PIB.
La Chine, le Japon et les pays producteurs de pétrole étaient les
principaux acheteurs de bons du Trésor et des obligations US.
Troisièmement
: de nouvelles règles bancaires. Étant donné l'incessante
augmentation de la valeur des maisons, les institutions de prêt ont
assoupli leurs règles de prêts puisque les maisons données
en garantie de ces prêts gagnaient toujours de la valeur. Les banques et
les autres prêteurs hypothécaires ont commencé à
accommoder les emprunteurs de la catégorie des subprimes ayant un
crédit douteux, en élargissant le marché des prêts
hypothécaires à ces acheteurs de maison qui en d'autres temps
n'auraient pas pu se qualifier. Des prêts pour l'acquisition de maison
ont été octroyés de manière non conventionnelle
à des emprunteurs qui n'ont pas eu à justifier leurs sources de
revenus. Certains prêts étaient des prêts appelés
« payez-l'intérêt-seulement » [interest-only] avec de
faibles versements hypothécaires de 5% ou moins. Certains autres prêts
étaient des prêts à taux variables (ARMs), avec de faibles
taux d'intérêt pour la première année ou pour les
deux premières années, pour être par la suite
augmentés à des taux beaucoup plus élevés. En 2006,
environ 25% des prêts hypothécaires aux États-Unis
étaient des subprimes et près de 20% étaient des
prêts à taux variables.
Quatrièmement
: les nouveaux produits financiers. Avec la forte augmentation des demandes
pour des emprunts hypothécaires, les grandes banques ont eu recours
à certains produits financiers inventifs en vue d'économiser leur
capital. Elles ont commencé à regrouper ces prêts de
manière plus attrayante et à les segmenter (ou à les
fractionner) sous la forme de nouveaux titres exotiques et ce faisant, à
transférer le risque de crédit aux acheteurs de ces titres. C'est
ainsi qu'a été créé une nouvelle catégorie
de titres, souvent cotée AAA (la cote la plus sûre) par les
agences de notation et que des fonds mutuels, des sociétés
d'assurance, des fonds de pension et d'autres investisseurs pouvaient acheter.
Ces
nouveaux Fonds d'investissement spécialisés (SIVs) sont
présentés sous différents noms tels que les Titres
adossés à des créances obligataires (CBOs) ou les Titres
adossés à des actifs (CDOs). Ils avaient les caractéristiques
des Papiers commerciaux [Asset-based commercial paper]. C'est le marché
des papiers commerciaux qui est actuellement perturbé aux
États-Unis et ailleurs et qui est au centre de la crise
financière actuelle. Au plus fort de la crise au cours de
l'été 2007, le marché des papiers commerciaux aux
États-Unis était évalué à environ 1 170
milliards de dollars. Il est tombé aujourd'hui à environ 900
milliards de dollars et il continue toujours à s'amenuiser, alors que
les banques comptabilisent des créances douteuses. [NB: Ce processus de
désintermédiation (1) financière peut durer plusieurs
années.]
La
crise de l'épargne et du crédit du début des années
1980 fut aussi un coup sérieux à l'économie US. Plus de
1000 institutions financières d'épargne et de crédit ont
fait faillite et les pertes sont estimées à environ 150 milliards
de dollars. De plus, la crise a contribué à engendrer la
récession de 1990-1991. Cette fois-ci, la crise financière est au
moins aussi mauvaise, sinon pire, puisque c'est l'intégrité de
l'ensemble du secteur bancaire US qui et remis en question. L'ampleur des
pertes de la crise actuelle n'est pas encore complètement connue, mais
tout le monde s'accorde à dire qu'elles seront très importantes.
[Un
autre exemple des années 90 est la faillite tout juste
évitée en septembre 1998 du Hedge fund « Long Term Capital
Management (LTCM). » La Réserve fédérale (la Fed) a
dû intervenir en panique et fournir des liquidités afin
d'éviter la liquidation forcée de cet important acteur financier
qui aurait alors eu un impact négatif sur le cours des obligations et
qui aurait engendré une hausse des taux d'intérêt et ce, au
moment même où se déroulait une crise financière en
Asie. NB: Les Hedge funds sont essentiellement des entités
spéculatives privées qui ont pris des risques financiers dans les
taux d'intérêt, sur le marché des devises et des produits
dérivés de même que dans les marchés financiers en
général.]
Question
n ° 2 - Comment l'états-unien moyen en sera-t-il affecté?
Puisque
la propriété d'une maison est une grande partie la valeur nette
de l'états-unien moyen, la baisse des prix de l'immobilier et les
saisies suite au défaut de remboursement des emprunts
hypothécaires les contraindront à réduire les
dépenses de consommation au cours des prochains mois par un effet
négatif sur la richesse. La perte d'emplois et de revenus dans la
construction et dans l'industrie financière va également avoir un
impact négatif sur les dépenses de consommation. Par-dessus tout,
l'états-unien moyen perra être appelé à
réduire son endettement total. Réunis ensemble, la dette
hypothécaire et l'endettement des consommateurs représentent
environ 125% du revenu disponible. Historiquement, ce sont des niveaux
très élevés.
Question
n ° 3 - Comment évaluez-vous les politiques de la Fed suite à
ces turbulences? Quel est votre avis au sujet du scepticisme relatif à
l'inflation?
Eh
bien, tel que je l'écrivais sur mon blog le 21 septembre dernier, je
pense que la Fed actuellement présidée par Ben Bernanke a
paniqué lorsqu'elle a annoncé qu'elle réduisant ses taux
de façon plus importante qu'il ne l'avait été
anticipé, une réduction d'un demi point de son taux directeur
[Federal Funds rate] et de son taux d'escompte et ce, alors même qu'elle
avait déjà coupé son taux d'escompte d'un demi point, le
17 août 2007. Le but était d'aider les grandes banques des
États-Unis confrontées à de grandes difficultés
d'emprunt et de faciliter le renflouement de leurs filiales et d'autres
acteurs, tels que les Hedge funds, aux prises dans la crise des prêts subprimes.
Ce faisant, la Réserve fédérale de Ben Bernanke suit, dans
une certaine mesure, les conseils de Walter Bagehot qui prône une
réduction agressive des taux en situation de crise financière. Le
seul problème est que la règle de Bagehot recommande à la
banque centrale de prêter généreusement en période
critique d'austérité du crédit ... mais à un taux
d'intérêt élevé. En prêtant à des
prêteurs en difficulté à des taux préférentiels
réduits, la Fed agit comme si elle était leur «
gouvernement » c'est-à-dire qu'elle finance leurs opérations
de prêts à risque tout en taxant ceux qui détiennent des
dollars US. Il ne s'agit pas seulement de tenter de les rendre plus «
liquides », mais aussi plus « solvables » et de diminuer le
risque de faillite.
En
agissant ainsi et surtout par sa politique d'abandon du dollar sur les
marchés des changes étrangers, la Réserve
fédérale de Ben Bernanke sème les germes d'une inflation
future. Tous ces nouveaux argents qui ont été injectés
dans le système financier seront difficiles à retirer et les
pressions inflationnistes devraient commencer à se pointer dans quelques
années, suite au ralentissement économique prévu. D'autant
plus que le cycle de Kondratieff, un long cycle moyen de 54 ans d'inflation, de
désinflation et de déflation est sur le point de suivre son cours
en 2010-11. Une nouvelle période d'inflation devrait débuter tout
de suite après.
Question
n ° 4 – Il est dit que lorsque que les États-Unis toussent, le
reste du monde attrape la grippe. Que se passera-t-il lorsque les
États-Unis attraperont une grippe aussi forte que celle-ci?
Et
quelles sont les perspectives pour les marchés émergents tels que
la Turquie, qui comptent sur les exportations et qui ont vu un afflux massif de
capitaux étrangers au cours des 5 dernières années?
L'économie
US représente environ un quart de l'économie mondiale, de sorte
qu'il est raisonnable de s'attendre à ce que le ralentissement de
l'économie US aura des répercussions sur les autres
économies. Aujourd'hui, l'Europe et l'Asie sont encore en plein essor.
Toutefois, la baisse du dollar US et l'augmentation simultanée de la
valeur de l'euro et de la plupart des autres monnaies, conjuguée
à la hausse du prix du pétrole, sont appelées à
avoir un impact négatif sur ces économies. En fait, il peut
prendre jusqu'à deux ans avant qu'une monnaie surévaluée
ait un impact sur l'économie réelle.
Le
danger pour la Turquie est d'être aux prises avec une monnaie
surévaluée alors qu'elle poursuit une stratégie de
croissance économique appuyée sur les exportations. En effet, au
cours des dernières années, la Nouvelle livre turque a
augmenté par rapport au dollar US et même par rapport à
l'euro. Cela a eu des effets bénéfiques dans la lutte contre
l'inflation, mais cela pourrait aussi nuire à la croissance future. Le
plus récent exemple d'une telle situation a été
l'Argentine, à la fin des années 1990, qui a été
forcé d'abandonner la parité fixe de sa monnaie avec le dollar
US.
Question
n ° 5 - Est-ce que vous percevez une différence d'approche entre
l'économie des pays anglo-saxons et celles des pays de l'Europe
continentale qui, pour l'essentiel, s'en sortent indemnes?
Comme
vous le savez, certaines banques européennes ont dû être
renflouée après avoir subi de lourdes pertes dans leurs
opérations des papiers commerciaux. En conséquence, la Banque
d'Angleterre et la Banque centrale européenne ont injecté
d'énormes sommes d'argent neuf dans leur secteur bancaire. Aux
États-Unis, la Réserve fédérale a une double
mission, qui est de contrôler l'inflation et aussi de favoriser la croissance
économique. En Europe, la mission de la Banque centrale
européenne est de contrôler l'inflation. Cela ne signifie pas
qu'il n'existe pas des pressions politiques visant à renoncer à
la lutte contre l'inflation, afin de stimuler la croissance, telle que
l'illustre si bien la campagne de M. Sarkozy contre les politiques de M.
Trichet. Dans l'ensemble, toutefois, il semblerait que les pratiques bancaires
irresponsables sont moins répandues en Europe qu'aux États-Unis,
de même que les impacts négatifs devraient être moins
répandus en Europe qu'aux États-Unis.
Question
n ° 6 - Quelle est la leçon à tirer de cette crise et quels
types de précautions devraient être prises?
De
toute évidence, il y a eu un manque de diligence et de supervision de la
part des Banques centrales et des autres organismes de réglementation,
en particulier aux États-Unis. L'ancien président de la Fed
(1951-1970) William McChesney Martin a déjà dit que « Le
travail de la Réserve fédérale est de partir avec le bol
à punch juste au moment où la fête commence à
être intéressante. » Alors que la crise financière
des subprimes démarrait réellement, la Fed de Greenspan semble
être demeurée trop près de l'administration Bush et de ses
objectifs politiques et qu'elle n'ait pas suffisamment pris conscience du
danger que les nouvelles règles de gestion financière avaient
été créées pour la santé du système
financier et de l'économie dans son ensemble. La Fed aurait dû partir
avec le bol à punch monnétaire en 2003-2004, mais elle ne l'a pas
fait. Nous ne connaissons pas encore l'étendue des dommages qui ont
été causés à l'économie réelle.
J'espère qu'ils peuvent encore être maîtrisés et
qu'ils ne se propageront pas.
Question
n ° 7 – Prévoyez-vous une récession aux
États-Unis?
Le
président de la Fed Ben Bernanke et le secrétaire du
Trésor des États-Unis Henry Paulson ne voient pas de
récession à l'horizon pour les États-Unis en 2008. Quant
à moi, je pense que le ralentissement économique est
inévitable pour 2008. J'espère que le pire scénario ne se
matérialisera pas. Toutefois, je m'attends néanmoins à une
légère récession aux États-Unis en 2008, qui sera
suivie par une plus sévère en 2010-2011 (soit au creux du cycle
de 10 ans).
Question
n ° 8 - Quel sera l'impact sur le dollar?
Eh bien,
le dollar est en baisse depuis de nombreuses années et il atteint des
records de tout les temps par sa faible valeur face à l'euro. En 2000,
l'euro valait moins de 83 cents alors que maintenant, il est près de
1,50 $. Je pense que la phase actuelle de la baisse du dollar cessera
bientôt. Hormis quelques grands chocs géopolitiques, le dollar
pourrait rebondir dans les mois à venir. Il est actuellement très
survendu.
Sur le
long terme, nous sommes entrés dans une période où la
demande en énergie et en ressources va être forte par rapport aux
capacités de production. Cela devrait favoriser les monnaies des pays
dont les économies sont fondées sur les matières
premières telles que le Canada, l'Australie et les pays émergents
en général.
Question
n ° 9 - Quel en sera l'impact sur les prix du pétrole?
Les
prix du pétrole sont le reflet de la baisse du dollar US. À
près de 100 dollars le baril, le marché du pétrole est
soit proche d'un sommet, ou soit il sera fonction d'une guerre contre l'Iran
souhaitée par le tandem Bush-Cheney et qui aura pour résultat de
graves perturbations dans la livraison du pétrole dans le détroit
d'Ormuz. S'il devait y avoir un conflit entre les États-Unis et l'Iran,
les prix du pétrole pourrait devenir encore beaucoup plus élevés
avant de chuter, en raison d'une récession mondiale. S'il
s'avérait qu'il n'y avait pas de grand conflit avec l'Iran et aucune
perturbation dans l'approvisionnement en pétrole, le niveau
élevé des prix actuels devraient logiquement redescendre.
_______________________________________________________
Dr
Rodrigue Tremblay est professeur émérite en finance
internationale à l'Université de Montréal, Québec,
Canada et est titulaire d'un doctorat en économique de
l'Université Stanford, en Californie, aux États-Unis. Son livre
« Le Nouvel Empire Américain » est disponible en France chez
Amazon.fr.
Le
livre est également disponible au Canada, aux États-Unis,
au Royaume-Uni, en Allemagne et au Japon.
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Rodrigue
Tremblay est un économiste canadien qui vit à Montréal, il
peut être joint à rodrigue.tremblay@yahoo.com
Article original en anglais.
Rodrigue
Tremblay vit à Montréal on peut le joindre au courriel
suivant : rodrigue.tremblay@yahoo.com
Visitez son blog : http://www.thenewamericanempire.com/blog.
Site
Web de l'auteur: http://www.thenewamericanempire.com/
Lire des extraits de son prochain livre Le Code pour une Éthique Globale
à:
Traduction
de Dany Quirion pour Alter Info.
Note
du traducteur:
(1) La désintermédiation
signifie ici le retrait des intermédiaires entre les banques et les
emprunteurs. Autrement dit, le retrait de ceux qui ont acheté ces
nouveaux titres tels que les fonds de pension, les fonds mutuels, etc.
Lundi
03 Décembre 2007
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