N. B: Lisez
des extraits en français ou en anglais du prochain livre du professeur
Rodrigue Tremblay :
Le code pour une éthique
globale
www.LeCodePourUneEthiqueGlobale.com/
The Code for Global Ethics
Il Faut
S'Opposer à la Vente de l'Alcan à des Intérêts
Étrangers
par Rodrigue Tremblay, le lundi 30 juillet, 2007
«Les nôtres ont
généralement les petits emplois dans les grandes entreprises. On
les considère comme les porteurs d'eau.»
Journal Le Goglu, Montréal,
le 15 novembre 1929.
"Il faut obtenir du roi-nègre qu'il
collabore et protège les intérêts des Britanniques. Cette
collaboration assurée, le reste importe moins."
André Laurendeau, Le Devoir, 18 novembre 1958
"La Révolution tranquille marqua
incontestablement pour les Québécois francophones le moment
capital de leur entrée dans la modernité".
Fernand Ouellet, historien, 1990
Fin de la Révolution tranquille?
On sait quand la Révolution tranquille
a
commencé au Québec: le coup d'envoie s'est fait avec
l'élection du Parti libéral du Québec, le 22 juin 1960,
avec son slogan « C'est le temps que ça change », et
celui repris en 1962 du « Maîtres chez nous ».
Cette révolution politique, sociale et économique dans
l'histoire du Québec allait se traduire par des réformes en
profondeur et par des progrès substantiels dans l'accessibilité
des Québécois à l'éducation, dans la transformation
de la langue française d'une langue de minoritaires en une langue de
majoritaires, et dans la prise de contrôle de nombreux leviers
économiques dans les domaines des ressources naturelles, de
l'énergie, de la finance et de l'économie en
général.
La Révolution tranquille visait à mettre un terme à
l'ère des « Québécois porteurs d'eau et de
scieurs de bois » pour la remplacer par une ère de modernisation accélérée du
Québec et de promotion nationale des Québécois francophones
dans leur propre pays, tout en ouvrant le Québec sur le monde. C'est
ainsi que la Révolution tranquille a apporté une réforme
en profondeur du système d'éducation, la nationalisation des
ressources hydro-électriques québécoises, l'instauration
du système d'accès universel aux soins de santé, la
proclamation de la langue française en tant que langue nationale des
Québécois, de même que la création de leviers
financiers tels la Caisse de dépôt
et placement du Québec, etc.
Même si cette période de reconquête
et de libéralisation du Québec a atteint une sorte de plateau au
début des années 1980 et a fait du surplace depuis, les grands
objectifs de la Révolution tranquille n'ont jamais
été officiellement abandonnés.
Le domaine québécois de
l'hydroélectricité
La carte économique maîtresse du
Québec est son réservoir de richesses hydroélectriques.
Aujourd'hui, Hydro-Québec et Alcan, à eux deux, produisent annuellement
quelque 37 000 mégawatts d'électricité. C'est plus de
la moitié de toute l'énergie hydroélectrique produite au
Canada.
Hydro-Québec possède 570 barrages et ouvrages régulateurs, opèrent
54 centrales hydroélectriques, une centrale nucléaire, quatre
centrales thermiques et un parc éolien. Alcan,
pour sa part, a un réseau hydroélectrique qui comprend 27
barrages et ouvrages de régularisation, 43 groupes turbine-alternateur,
quatre interconnexions avec Hydro-Québec, 884 kilomètres de
lignes de transport d'énergie, 2200 pylônes, un réseau
d'une quarantaine de stations hydrométéorologiques ainsi qu'un
réseau indépendant de télécommunication.
L'histoire d'Hydro-Québec date de 1944 quand le gouvernement
d’Adélard Godbout fit adopter la Loi sur la Commission
hydroélectrique du Québec, par laquelle le gouvernement du
Québec créait Hydro-Québec et étatisait la Montreal Light, Heat and Power. La mission
d'Hydro-Québec était alors d'exécuter « une
saine gestion financière et [de vendre]
l’électricité au plus bas coût possible ».
Depuis 1981, cependant, Hydro-Québec fixe ses prix au-dessus de ses
coûts de revient et génère des dividendes dont elle verse
les trois-quarts au Gouvernement du Québec.
Avec son slogan « Maîtres chez nous », le
gouvernement de Jean Lesage reçut l'assentiment de la population lors
des élections du 14
novembre 1962, et procéda à la
nationalisation des actifs de la plupart des sociétés
privées assurant la production, le transport et la distribution
d’électricité au Québec, à l’exception
des installations de l’Alcan sur la rivière Saguenay et de
quelques autres petites installations.
Pourquoi les installations de l'Alcan ne furent pas nationalisées
et incorporées dans le giron d'Hydro-Québec? Parce que Alcan
détenait des concessions hydroélectriques de longue date; parce
qu'elle avait son siège social au Québec et était un
acquis économique très positif pour le Québec; et, parce
que cela aurait haussé le montant à emprunter ($300 millions US)
pour financer l'ensemble de l'opération. Cependant, si on avait dit
à cette époque que la société Alcan passerait un
jour dans des mains étrangères, il est possible que la
décision du Gouvernement Lesage aurait été
différente.
La vente de la société Alcan en 2007
C'est dans ce contexte historique qu'il faut voir la possible vente de
la société Alcan à des intérêts
étrangers cette année. En effet, la vente
«forcée» de la société Alcan à une
société britannique, représente un événement
majeur. Alcan est une société qui jouit de concessions
territoriales centenaires au Québec, égales en territoire
à presque 100 fois la superficie de l'Ile de Montréal. Cette
vente de la plus importante société privée
impliquée dans le développement des ressources naturelles du
Québec, et aussi parmi les plus rentables, à des
intérêts étrangers, marque donc un point tournant.
Par son côté symbolique et pratique, je suis d'avis que
cette vente à gros prix, annoncée le 12 juillet 2007, si elle est
acceptée par les gouvernements fédéral et provincial,
marquera officiellement la fin de la Révolution tranquille. Elle
représentera une abdication et une capitulation tant des gouvernements
québécois et canadien que de la classe d'affaires
québécoise.
Hydro-Québec et la rente sur les ressources
hydroélectriques
En plus petit, certes, mais d'une manière tout aussi symbolique,
la vente du contrôle de l'Alcan et de ses installations
hydroélectriques à des intérêts étrangers et
son absorption dans un conglomérat britannique, en 2007, est l'exact
contraire de la nationalisation des compagnies privées d'électricité
et de la récupération de la rente économique sur les
ressources hydroélectriques par le gouvernement québécois,
en 1962.
La nationalisation et l'intégration du système
hydroélectrique sous le contrôle de la société Hydro-Québec
visaient,
en effet, premièrement à récupérer la rente
économique globale perçues sur les ressources
hydroélectriques afin que ces revenus ne soient point privatisés
et capitalisés aux mains d'investisseurs étrangers;
deuxièmement, à soutenir les efforts d'industrialisation du
Québec en favorisant une transformation accrue des ressources naturelles
au Québec et la création d'emplois bien
rémunérés pour nos ingénieurs et autres
spécialistes; et, en troisième lieu, à favoriser la
francisation de ce secteur névralgique de notre économie.
Qu'est-ce que la rente économique sur les ressources naturelles?
Techniquement, c'est le surplus de revenus attribuable à un facteur de
production en sus de ce qui est requis pour entraîner sa participation
dans un processus de production. On mesure
l'importance d'une telle rente économique en prenant la
différence entre le prix de vente d’un produit et son coût
économique de production, y compris un rendement normal du capital.
—Il existe généralement une rente économique sur les
ressources naturelles parce qu’il existe habituellement un écart
plus ou moins grand entre le cours mondial des produits de base
(pétrole, électricité, etc.) et leur prix de revient.
La rente économique peut être
perçue par les producteurs privés sous la forme de profits
gonflés, ou par le gouvernement de différentes façons:
nationalisations, obligation de créer de l'emploi en transformant sur
place les ressources, l'imposition de redevances annuelles, de taxes spéciales,
d'un contrôle des prix à la consommation, etc. —En gros, ou
bien les revenus découlant d'une rente économique sur les
ressources naturelles sont captés par l'état sous une forme ou
une autre, ou bien, ces revenus prennent la forme de profits « excédentaires »
pour les entreprises exploitantes, leurs actionnaires et leurs dirigeants.
Pourquoi la surenchère actuelle sur Alcan?
L'offre d'achat de la société Alcan par
la société britannique Rio Tinto illustre à merveille
l'importance de la rente économique. Pourquoi la société
Rio Tinto est-elle disposée à offrir $101 US pour chaque action
de l'Alcan, alors qu'en octobre dernier, cette action se transigeait à
quelque $40 US sur les marchés boursiers, ce qui donnait une
capitalisation totale de quelque $15 milliards US? C'est que pour Alcoa ou Rio
Tinto, la valeur anticipée des actions de l'Alcan valait beaucoup plus.
En effet, les barrages et les installations hydroélectriques de l'Alcan
vaudront dans l'avenir énormément plus que maintenant. C'est ce
qui a incité Alcoa à offrir $28,4 milliards US ou $76 US pour
chaque action de Alcan, le 7 mai (2007), et Rio Tinto à renchérir
avec une offre égale à $38,1 milliards ou $101 US
l'action, le 12 juillet (2007).
Pourquoi une telle surenchère et pourquoi Rio
Tinto était-elle disposée à mettre $10 milliards US de
plus qu'Alcoa sur la table? Essentiellement parce qu'une crise
énergétique majeure se profile à l'horizon, avec le résultat que le producteur d'aluminium le
moins coûteux au monde, Alcan, verra la valeur de ses installations
hydroélectriques prendre rapidement de la valeur. Il y a, bien
sûr, des économies de gestion à faire en fusionnant deux
entreprises. Ainsi, Rio Tinto pense pouvoir réaliser des
économies annuelles égales à $600 millions. Mais ce n'est
pas là la raison principale de sa surenchère.
En effet, Rio Tinto, un producteur de minerais et de
métaux primaires peu intéressé dans leur transformation,
vise avant tout le marché chinois de l'aluminium, lequel
représente tout près du quart du marché mondial pour ce
métal, avec une demande qui croit au rythme de 15 pourcent par
année. Or, la Chine produit présentement son propre aluminium
avec de l'électricité tiré d'un charbon coûteux et
polluant. Rio Tinto est prête à parier que, tôt ou tard, le
gouvernement chinois trouvera plus profitable d'importer l'aluminium et
d'orienter son électricité coûteuse vers des usages qui
créent davantage d'emplois. Entre-temps, Alcan aux mains de Rio Tinto
peut toujours vendre à la Chine la bauxite dont cette dernière a
besoin.
On a une idée de la rente économique
dont jouit Alcan quand on sait qu'il en coûte présentement de $2,000 à $2,200 US la tonne pour fabriquer de l'aluminium en
Chine, alors qu'Alcan produit la même tonne d'aluminium à un
coût de 32 à 36 pourcent inférieur, soit à un
coût se situant entre $1,350 to $1,400 US la tonne.
La conclusion est claire; le réseau hydroélectrique de
l'Alcan au Saguenay–Lac-Saint-Jean, avec ses barrages et ses centrales
hydroélectriques, vaudra beaucoup plus dans l'avenir que maintenant.
C'est pourquoi le conglomérat britannique Rio Tinto est prêt
à mettre le gros pris pour en prendre possession.
À qui va la rente économique du complexe Alcan?
La vente à gros prix de la société Alcan profitera
énormément à plusieurs personnes, sauf à l'ensemble
de la population québécoise. En effet, il n'y a rien dans cette
prise de contrôle étrangère qui favorise le Québec.
Tout au contraire.
La société acquéreuse, Rio Tinto, se
spécialise en effet dans les minerais et les métaux primaires.
Elle n'est guère intéressée par la transformation des
métaux à des fins industrielles, c'est-à-dire là
où se trouvent le plus d'emplois. D'ailleurs, elle a déjà
annoncé dans son offre d'achat qu'elle entend se départir de la
division Emballages de l'Alcan, tandis qu'elle entend pour l'instant conserver
la division Produits usinés de l'Alcan, en autant que cela permette
«d'optimiser la valeur du portefeuille».
Il sera donc très difficile au Gouvernement du Québec,
dans l'avenir, de poursuivre une politique industrielle de transformation de
l'aluminium avec une entreprise dont le bureau chef est à Londres et qui
déclare de surcroît vouloir se concentrer sur ses
«activités minières et métallifères».
D'autre part, l'acquisition étrangère ne facilitera point
les projets d'investissement futurs de l'Alcan, car cette dernière
était parfaitement en mesure de financer ses projets d'investissements
elle-même. La direction de l'Alcan a d'ailleurs confirmé
publiquement que la société Alcan ne cherchait pas à se
vendre, mais qu'elle fut forcée de le faire après que la
société Alcoa eut déposé une offre hostile
d'acquisition, le 7 mai dernier. La vente de l'Alcan découle donc d'un
concours de circonstances, et ne s'est pas faite pour améliorer la compétitivité
de l'entreprise ou ses perspectives de marché.
À remarquer que Alcan n'aurait pas pu répliquer à
Alcoa par une offre d'achat inversée, en achetant Alcoa plutôt que
de se laisser acheter par elle, parce que l'état de la Pennsylvanie (état dans lequel est
incorporée la société Alcoa) rend très difficile
les prises de contrôle hostiles d'une entreprise par une autre. Les
législations canadiennes sont beaucoup plus généreuses
à cet égard que celles que l'on retrouve dans d'autres pays, de
sorte que les entreprises canadiennes sont plus vulnérables que des
entreprises de même taille ailleurs à des prises de contrôle
étrangères.
De plus, la circulaire explicative de Alcan pour
l’acceptation de l’offre d'achat de 38,1 milliards US de Rio Tinto
révèle que les travailleurs de Alcan profiteront pas ou peu de
la transaction, alors que les quelques dirigeants actuels de Alcan profiteront
personnellement de la vente de la société. La vente vaudra, en effet, de 110 à 138 millions
de dollars en primes, options, indemnisations et gains divers aux dirigeants
actuels de Alcan. Le président et chef de la direction, Richard Evans,
à lui seul, peut possiblement encaisser jusqu'à $51
millions US. Les membres du conseil
d'administration, toujours selon la même circulaire, tireraient aussi
d'importantes sommes si la transaction était menée à
terme.
À tout prendre, il est peu probable que cette transaction soit
à l'avantage du Canada, et n'apparaît certainement pas être
à l'avantage du Québec.
Conclusion
Je crois pour ma part que la vente de la société Alcan,
même si elle enrichit un nombre restreint d'individus et de
spéculateurs internationaux, est contraire à
l'intérêt national du Canada et est un transfert abusif de la
rente économique sur les ressources hydroélectriques
québécoises à des intérêts privés,
dont plusieurs sont étrangers. Je demande donc au ministre
fédéral de l'Industrie et au gouvernement fédéral
d'appliquer les règles de la Loi sur Investissements Canada relative aux
acquisitions étrangères, parce qu'il est loin d'être démontré
qu'une telle acquisition sera à «l'avantage net du Canada», et qu'au
contraire, tout indique que cette prise de contrôle
étrangère aura des conséquences nettes négatives
pour le Canada.
Je demande aussi au ministre du développement du Québec,
responsable du ministère de l'Industrie, et au Gouvernement du
Québec de s'opposer officiellement à cette acquisition
étrangère auprès du Gouvernement canadien, en vertu du
processus obligatoire de consultation des provinces dans le cadre de la Loi sur
Investissements Canada, parce qu'elle constitue un transfert abusif de la rente
économique sur les ressources hydroélectriques du Québec
à des intérêts privés, dont plusieurs sont
étrangers.
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Rodrigue Tremblay
est professeur émérite de sciences économiques à
l'Université de Montréal et peut être rejoint à
l'adresse suivante: rodrigue.tremblay@yahoo.com
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Site Web de
l'auteur: http://www.thenewamericanempire.com/
Lire
des extraits du prochain livre du professeur Tremblay: "The Code for
Global Ethics"
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_______________________________
Publié,
le 30 juillet, 2007, 8H30 am
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