Le Prix CONDORCET

 

Allocution de Rodrigue Tremblay, récipiendaire du Prix Condorcet 2004.

 

Le 12 décembre 2004

 

 

LA MORALE HUMANISTE

 

Par

 

Rodrigue TREMBLAY,

Professeur émérite de sciences économiques

Université de Montréal

 

 

Je voudrais, tout d'abord, remercier le Mouvement Laïque Québécois de m'avoir décerné ce prix de philosophie politique baptisé du nom du grand philosophe politique et économiste statisticien français, le Marquis de Condorcet (1743-1794), mort en prison sous le règne du sanguinaire Robespierre. Par la même occasion, je veux féliciter le Mouvement Laïque Québécois pour le lancement de leur nouvelle revue, « Cité Laïque : Revue Humaniste du Mouvement Laïque Québécois », dont le premier numéro fait état des contributions remarquables de Messers Claude Braun, Luc Alarie, Daniel Baril, Gérald Blanchard et de Mme Christiane Arsenault.

 

Aujourd'hui, j'aimerais exprimer quelques idées dans le sens de Condorcet lui-même quand il disait :

« La vérité appartient à ceux qui la cherchent et non point à ceux qui prétendent la détenir. »

 

Comme je l'ai dit, le Marquis de Condorcet était un économiste statisticien et un philosophe qui fut (avec Voltaire, Montesquieu, Diderot et bien d'autres... etc.) un des grands philosophes du 18ième Siècle, le Siècle des Lumières, à qui nous devons l'idée même de démocratie moderne, l'idée des droits de la personne et l'idée fondamentale que le genre humain progresse grâce à la raison, la science et l'éducation, trois idées que certains intégrismes remettent en question de nos jours, non sans quelque succès. On doit à Condorcet une histoire de la culture humaniste intitulée une « Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain », écrit en 1793 et en 1794, juste avant sa mort, et qui mérite à être relue et méditée, même aujourd'hui, plus de deux cents ans plus tard.

 

J'aimerais aussi citer un autre auteur français, plus contemporain, l'économiste Pascal Salin, lequel disait récemment ce qui suit :

 

« À l'aube du XXIe siècle, le seul vrai et grand débat est celui qui doit opposer les défenseurs d'une vision humaniste du libéralisme aux constructivistes de tous partis et de toutes origines intellectuelles. »(1)

 

En ce début du XXIe siècle, en effet, contre toute prévision, le monde assiste, incrédule, à la montée d'intégrismes réactionnaires à connotation religieuse, lesquels n'ont aucun scrupule à recourir à la force et à la violence pour atteindre leurs fins, et cela, en violation flagrante des règles et lois internationales, sans parler des règles morales les plus élémentaires.

 

Il y a d'une part, le fondamentalisme islamiste terroriste à la Ben Laden. Pour ce fanatique religieux, tuer fait partie de son jeu. « Oui, dit-il, nous tuons leurs innocents et cela est légal, religieusement et logiquement... (Je présume en fonction du Coran !)... Il y a deux catégories de terreur, la bonne et la mauvaise. Ce que nous pratiquons est la bonne terreur. »

 

De nos jours, et cela est presque incroyable, on retrouve le même aveuglement fanatique chez certains leaders politiques et religieux américains. Pour le « born-again » George W. Bush, par exemple, la politique extérieure se résume à identifier les « bons » et les « mauvais », comme dans un mauvais film de cowboys. Selon ses dires, il faut « déchaîner la machine militaire » contre les mauvais, et cela d'une façon unilatérale et sans référence à aucune loi extérieure, et qu'importe si des dizaines de milliers d'innocents périssent.

 

Chacun de ces deux groupes de fanatiques prétend que son « Dieu » est plus fort que celui de l'autre et qu'il a obtenu, de surcroît, l'aval de l'Au-delà pour dévaster et pour tuer. 

 

Tout cela reflète l'existence d'une grave crise intellectuelle et morale dans le monde, et en particulier aux États-Unis, pays démocratique, mais où la montée des superstitions religieuses s'accompagne d'un déclin notable de la moralité publique. En effet, ce sont les milieux religieux dits « évangélistes » qui sont les plus fervents supporteurs de guerres meurtrières injustifiées, illégales et immorales.

 

On le sait tous maintenant, la guerre contre l'Irak s'est faite et continue de se faire sur la foi de mensonges et de duperies. Malgré tout, plusieurs milieux religieux américains continuent de se faire les complices de meurtres et d'assassinats de dizaines de milliers de personnes, très souvent des femmes, des enfants et des vieillards.

 

Dans un tel contexte d'immoralité politique, il est primordial de rappeler les grands principes de la moralité humaniste qui ont fait la grandeur de la civilisation occidentale. J'en ai fait état dans mon livre « Le Nouvel Empire Américain ». Plus fondamentalement, je crois que dans le vide moral ambiant, les humanistes du monde entier ont une responsabilité et une opportunité de défendre les valeurs humanistes, de les faire connaître et de les placer en contradiction avec l'hypocrisie intéressée de certains milieux politiques et religieux.

 

J'ai résumé la morale humaniste en dix grandes règles de comportement personnel et social que je soumets bien humblement à votre réflexion et à celle de tous ceux que les questions d'éthique et de moralité publiques intéressent.

 

Voici donc les dix règles de vie et de comportement social de l'humanisme rationnel pour un monde plus harmonieux et plus juste.

 

Les dix commandements de l'humanisme rationnel

 

1.     Proclamer la dignité naturelle et la valeur inhérente de l'être humain en tout lieu et en toute circonstance.

2.     Respecter la vie et la propriété d'autrui en tout temps.

3.     Faire preuve de tolérance et d'ouverture face aux choix et aux modes de vie des autres.

4.     Aider les personnes moins chanceuses dans la vie ou dans le besoin par le partage et par l'assistance mutuelle.

5.     N'utiliser ni le mensonge, ni le pouvoir spirituel ni le pouvoir temporel pour dominer ou exploiter les autres.

6.Recourir à la raison et à la science pour comprendre l'univers et pour solutionner les problèmes de l'existence, en évitant les superstitions qui engourdissent l'esprit et qui empêchent de penser par soi-même.

7.Préserver et améliorer l'environnement naturel de la planète – la terre, le sol, l'eau, l'air et l'espace – en tant qu'héritage commun de l'humanité.

8.     Résoudre les conflits et les désaccords par la coopération et éviter les recours à la violence et à la guerre.

9.     Organiser les affaires publiques selon les principes de liberté et de responsabilité individuelles, et selon les règles de la démocratie politique et économique.

10.    Développer son intelligence et ses talents par l'éducation et par l'effort, afin d'atteindre l'épanouissement et le bonheur, pour le plus grand bien de l'humanité et des générations futures.

 

Comme vous le voyez, si de tels principes humanistes étaient appliqués, le monde serait véritablement plus avancé et plus civilisé. Il appartient à chacun d'entre nous qu'il en soit ainsi.

 

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 (1) Pascal Salin, Libéralisme, éd. Odile Jacob

 

 

 

Rodrigue Tremblay est professeur émérite de sciences économiques à l'Université de Montréal. On peut le rejoindre à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay@ yahoo.com.

Son dernier livre Le Nouvel Empire Américain a été publié en français, en anglais et en langue turque.

Le professeur Tremblay anime aussi un blogue international en langue anglaise, mais aussi en partie traduit en huit langues, et est accessible à l'adresse suivante : http://www.thenewamericanempire.com/blog.

On peut consulter le contenu du prochain livre du professeur Tremblay, intitulé "Le Code pour une Éthique Globale", au site suivant :

www.TheCodeForGlobalEthics.com/

 

 

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