Conférence: le dimanche 25 avril, 9:00 am,

les matinées philosophiques de La Compagnie des philosophes, Longueuil,

(Maison Gisèle-Auprix-Saint-Germain, 150 rue Grant (coin Ste-Elizabeth),

Vieux-Longueuil, Québec.

 

 

Les fondements d'une éthique humaniste

pour l'avenir

 

par

Rodrigue Tremblay, Ph.D.

professeur émérite,

Université de Montréal

Auteur du livre “Le Code pour une éthique globale, Vers une civilisation humaniste”,

2009 [Les Éditions Liber, ISBN: 978-2895781738]

et de la version américaine “The Code for Global Ethics, Ten Humanist Principles”,

2010 [Prometheus Books, ISBN: 978-1616141721]

 

 « Quand le pillage devient un moyen d'existence pour un groupe d'hommes qui vit au sein de la société, ce groupe finit par créer pour lui-même un système juridique qui autorise le pillage et un code moral qui le glorifie. »

Frédéric Bastiat (1801-1850)

 

‹‹ La Bible est un manuel de mauvaises mœurs [qui] a une forte influence sur notre culture et même notre mode de vie ... C'est un catalogue de cruauté et de ce qu’il y a de pire dans la nature humaine. Sans la Bible, nous serions différents et les individus sans doute meilleurs. »

José Saramago, prix  Nobel de Littérature, 1998

 

« Je pense que tout bien pesé l’influence morale de la religion a été horrible. Les honnêtes gens peuvent bien se comporter et les mauvaises gens peuvent faire le mal avec ou sans la religion; mais pour que les gens honnêtes puissent faire le mal — il faut la religion. »

Steven Weinberg, prix Nobel de Physique, 1979

 

«Je pense que toutes les grandes religions du monde, le bouddhisme, l'hindouisme, le christianisme, l'islam et le communisme, sont à la fois fausses et nuisibles. [...] Je suis aussi fermement convaincu que les religions sont nuisibles que je le suis qu'elles sont fausses.»

Bertrand Russell (1872–1970), Prix Nobel de littérature en 1950, 1957, (tiré de My Religious Reminiscences)

 

Résumé

 

Nous vivons présentement une époque trouble. Il semble, en effet, que le contexte moral environnant se détériore au moment même où les problèmes sont de plus en plus globaux. Corruption politique, abus de pouvoir, mépris pour la primauté de la règle de droit, avidité incontrôlée, fraude et tromperie dans le domaine économique, graves crises économiques, inégalités sociales grandissantes, intolérance envers les choix individuels, scandales d'abus sexuels dans des organisations religieuses, mépris pour les problèmes environnementaux chez plusieurs, retour des absolutismes religieux, recours aux guerres d'agression (ou aux guerres préventives) et au terrorisme aveugle, ce sont là autant d'indicateurs que notre civilisation est présentement menacée.

 

Qu'est-ce que l'humanisme, en tant que philosophie, peut contribuer au chapitre des idées, des concepts et des principes pour éviter que l'on revienne à une ère d'obscurantisme? Tout particulièrement, quel devrait être le champ d'application de l'empathie humaine en cet âge de mondialisation? —En fait, quels sont les principes humanistes universels de base d'éthique humaine? Pourquoi ne sont-ils pas plus largement acceptées et appliquées? Pourquoi peut-il être démontré qu'ils sont supérieurs à tout code d'éthique à base religieuse? Et, finalement, que devons-nous faire pour créer une civilisation vraiment humaniste?

 


LA CONFÉRENCE :

 

Je voudrais débuter sur une note optimiste. En effet, en janvier dernier (2010), les scientifiques atomiques qui gèrent symboliquement l'horloge de la “Fin du monde” ("Doomsday clock") depuis 1947, laquelle indique à quel point l'humanité est près de l'auto-anéantissement, ont reculé l'horloge d'une minute, la fixant à six minutes avant minuit, plutôt qu'à cinq minutes avant minuit. Leur optimisme relatif serait fondé, selon eux, sur l'émergence d'une « nouvelle ère de coopération internationale et sur un changement d'orientation de la part du gouvernement américain envers les affaires internationales, laquelle serait due en partie à l'élection (du président américain Barack) Obama ». Ils ont même laissé entendre que « le réchauffement climatique est une menace plus importante maintenant que la guerre nucléaire. » Nous verrons bien si un tel regain de confiance est justifié ou non.

 

À mon sens, il existe de nombreuses autres raisons d'être moins optimiste, et même d'être carrément pessimiste, quant à l'orientation présente du monde. Pour toutes les raisons que j'ai évoquées plus haut, j'en suis arrivé à la conclusion que le monde a besoin aujourd'hui d'une nouvelle vision morale des choses, parce que la pensée dominante qui se réfère encore aujourd'hui à de vieux préceptes religieux sectaires est un facteur majeur de discorde et de destruction. Ma réponse est à l'effet qu'une vision des choses mieux adaptée à notre contexte de mondialisation se trouve justement dans la vision humaniste universelle du monde, tant pour comprendre les problèmes globaux que pour les résoudre.

 

 

Mes propos peuvent se regrouper autour de quatre grands thèmes.

 

Premièrement, la mondialisation grandissante des problèmes modernes. Deuxièmement, le champ d'application de la notion humaniste d'empathie humaine est aujourd'hui global, de tribal qu'il était autrefois. Troisièmement, il devient évident que la vision morale des choses à travers le prisme des grandes religions établies est devenu inadéquate, sinon contre-productif. Et, quatrièmement, comment pouvons-nous articuler des principes humanistes universels pour solutionner les problèmes humains.

 

I- Des problèmes planétaires

 

Les problèmes modernes qui menacent l'humanité ne sont pas seulement graves, mais ils sont aussi de plus en plus d'une nature globale. Et qui plus est, on a la nette sensation que les connaissances scientifiques et technologiques progressent plus rapidement que notre progrès moral et que notre capacité morale de les confronter et de les résoudre.

 

Au sommet de ces préoccupations, on retrouve les technologies de guerre et une volonté grandissante de s'en servir.

 

En effet, beaucoup pensaient que les guerres d'agression (ou les guerres préventives) avaient été abolies pour toujours avec l'adoption de la Charte des Nations Unies le 26 juin 1945, et avec la proclamation de la Charte de Nuremberg, le 8 août 1945. Mais les guerres d'agression continuent et ceux qui les lancent sont rarement punis, surtout s'ils sont à la tête de superpuissances. –Plusieurs avaient aussi cru que les dépressions économiques et les crises financières étaient choses du passé, à cause du filet de sécurité que la réglementation financière était supposée avoir érigé pour éviter les débordements du passé. Et bien, après vingt ans de déréglementation tout azimut, surtout aux États-Unis, centre financier du monde, nous sommes revenus subitement à une ère de laisser-faire débridé et à des effondrements financiers dévastateurs.

 

On a l'impression que l'humanité tend à retomber périodiquement dans ses vieux travers que sont les cycles de guerres et de désordres économiques. Et qui plus est, ces retours en arrière vers un passé peu agréable coïncident avec d'autres développements inquiétants, comme la propagation des armes nucléaires, la persistance d'une ignorance généralisée, l'accroissement des inégalités sociales et économiques, le mépris des principes démocratiques de base, l'augmentation de la pollution mondiale, et la pauvreté endémique que nous observons dans plusieurs régions du monde.

 

J'en veux comme exemple le cas d'espèce de l'ancien vice-président américain Dick Cheney qui s'est vanté du fait qu'un président américain pourrait détruire le monde de son propre chef. Il a dit : « Le Président [américain] a accès en tout temps à des codes nucléaires en cas d'une attaque nucléaire contre les États-Unis ... Il pourrait lancer la plus grande contre-attaque dévastatrice que le monde ait jamais vue ... Il n'a pas à consulter qui que ce soit, il n'a pas à consulter les membres du Congrès, il n'a pas à consulter les tribunaux, il détient tous les pouvoirs » (Dick Cheney, Vice-président de George W. Bush, le dimanche 21 décembre, 2008). C'est quelque chose. Personne n'a demandé à Cheney si détruire le monde était une action morale !

 

II- La portée actuelle de l'empathie humaine

 

Les cercles de l'empathie humaine se sont progressivement élargis au cours de l'évolution humaine.

 

1 - Tout d'abord, il y avait l'empathie au sein de la famille immédiate ou élargie dans le cadre de petites sociétés reposant sur l'agriculture, la cueillette ou la chasse avec un partage éthique parmi les membres de la famille, le sorcier jouant alors un rôle important dans l'explication des mystères du monde et en tant que communicateur oral.

 

2 – Par la suite vint l'empathie au sein d'une grande tribu ou d'un clan à l'intérieur duquel la religion joue un rôle important pour créer de la cohésion sociale et pour étendre la pratique de l'altruisme à des non-membres de la famille immédiate. La morale est implicitement conçue ici pour une société de co-religionnaires (des frères et sœurs au sein d'une sorte de religion d'état). On voit les autres, les étrangers ou les non-initiés avec une certaine suspicion, sinon de l'hostilité. On fait alors appel à une croyance commune dans des agents surnaturels tout-puissants (dieux, esprits, anges, démons ... etc.) pour expliquer les mystères du monde.

 

3 - Troisièmement, l'empathie s'exprime au sein d'un État-nation de plus en plus pluraliste et même d'un empire multiethnique, le gouvernement jouant le rôle traditionnel du père pour assurer la sécurité et pour imposer un certain niveau de partage entre tous les citoyens à l'intérieur d'un État-providence élargi. L'industrialisation augmente la productivité ouvrière et le niveau de vie moyen.

La science et la religion ou la superstition se concurrencent alors en tant que principales sources de connaissances humaines. La communication est de beaucoup facilitée par l'invention du mot imprimé, alors que le prélèvement de fonds par la taxation devient possible grâce à des techniques de comptabilité perfectionnées.

 

4 - En quatrième lieu, et je pense que c'est là où nous en sommes aujourd'hui, l'empathie est étendue à l'humanité tout entière, avec l'idée d'une humanité et d'une planète. La famille élargie est la famille humaine. L'industrialisation évolue de plus en plus vers l'économie du savoir tandis que les sources énergétiques se différencient. Il s'agit d'un monde de communication instantanée rendue possible grâce à l'Internet et les satellites ; c'est un monde d'interactions économiques et financières grandissantes et dans lequel la moralité est par nécessité de plus en plus centrée sur des valeurs universelles et sur la règle de droit.

 

III- Insuffisance d'une éthique fondée sur les religions

 

Les anciennes règles morales fondées sur la religion ne sont pas d'un grand secours pour résoudre les nouveaux problèmes mondiaux, essentiellement parce qu'elles appartiennent au passé reposant toujours sur la morale de groupe et parce que, malheureusement, ce sont des règles qui n'ont pas intégré les nouvelles connaissances scientifiques sur la nature humaine et sur la place véritable de l'être humain dans l'Univers.

 

En effet, quand on étudie de près les principes éthiques des grandes religions établies, lesquels reposent encore sur la notion exclusive du groupe des fidèles, il est évident qu'ils sont insuffisants et dépassés dans un monde où les frontières géographiques s'effacent ou disparaissent presque complètement. En fait, on peut démontrer que ces principes moraux obsolètes peuvent souvent constituer autant une partie, voire une cause des problèmes, qu'une contribution valable à leur solution.

 

Dans le contexte actuel, et surtout si nous voulons éviter de retomber à un âge d'obscurantisme, les idées, les concepts et les principes de base qui sont véhiculés ont leur importance. En fait, avant que n'apparaissent les mauvaises politiques, avant les guerres destructrices, il y a de mauvaises idées, de mauvais concepts et de mauvais principes moraux.

 

Il est erroné de croire que les idées, les concepts et les principes de base ont la même valeur intrinsèque. Il y a des idées, des concepts et des principes qui sont générateurs de connaissance, de liberté, de tolérance, et qui sont facteurs de démocratie et de prospérité. Il y a, d'autre part, des idées, des concepts et des principes qui vont dans la direction opposée, c’est-à-dire qu'ils mènent à l'obscurantisme, à l'asservissement, à la corporatocratie et à la pauvreté.

 

Il y a beaucoup de mauvaises idées, de mauvais concepts et de mauvais principes dans notre culture contemporaine, et nous ne devrions pas avoir peur de le dire. Ils sont des obstacles majeurs à la solution des grands problèmes mondiaux qui nous confrontent. C'est que les diverses visions du monde font beaucoup de différence. –D'énormes différences.

 

C'est ici que je renverse la position d'Emmanuel Kant sur la religion. Si vous vous souvenez, Immanuel Kant (1724-1804), dans son analyse des religions, est arrivé à la conclusion paradoxale que, même si les fondements philosophiques des religions établies étaient faux, il a été néanmoins nécessaire de les accepter (les religions), parce qu'ils étaient une source nécessaire de la morale pour les hommes. -Je suis d'accord avec Kant que les religions sont généralement basées sur de fausses et irrationnelles croyances et des mythes. Cependant, contrairement à Kant, qui a vécu au 18e siècle, mon analyse des codes fondés sur la religion de l'éthique m'a conduit à la conclusion qu'ils sont fondamentalement, soit déficients et insuffisants, soit à tout le moins très incomplets, pour une humanité qui doit vivre et survivre dans le contexte actuel de mondialisation.

 

Ainsi, ma première conclusion est à l'effet que les grandes religions établies, loin d'être une source fiable de valeurs morales, sont plutôt aujourd'hui une menace morale pour l'humanité, —essentiellement parce qu'ils favorisent l'intolérance, le dualisme moral État-individu, l'anthropomorphisme, l'intimidation, et parce qu'ils établissent une séparation non-scientifique et arbitraire entre les fonctions physiologiques et intellectuelles du corps humain. À partir de ces erreurs de base découle toute une série de conséquences néfastes pour l'organisation des affaires humaines.

 

 

Soyons clairs. —Je reconnais et j'accepte d'emblée l'idée que les grandes religions ont contribué, dans le passé, à civiliser des peuples primitifs, analphabètes et ignares et les ont aidés à survivre en favorisant des liens de coopération entre les individus. Les êtres humains sont des animaux sociaux et, après des centaines de milliers d'années d'évolution, sinon des millions d'années, il y a un gène social dans chacun d'entre nous, lequel nous prédispose à vivre et à survivre au sein d'un groupe.

 

C'est pourquoi les religions établies jouent encore un rôle social et politique important dans de nombreuses sociétés, en regroupant les gens dans des organisations sociales qui dispensent des services de base (le mot «religion» dans sa racine latine signifie «lier ensemble»), et dans la promotion de la solidarité sociale (Voir: Nicholas Wade, The Faith Instinct, How Religion Evolved and Why It Endures, 2009). -Cela est indéniable. À certains égards, les religions organisées sont comme des clubs ou des partis politiques. Si l'on est libre d'y adhérer ou non, et si ces clubs sont en concurrence, il n'y a rien à redire.

 

Cependant, nous savons tous que ce n'est pas le cas dans de nombreuses sociétés où dominent des religions d'État ou des religions que je qualifie d'« impériales ». On est alors en face de puissants systèmes de pensée monopolisateurs qui peuvent tout aussi bien opprimer et écraser les gens que de les aider. En effet, nous observons souvent que les pays où la liberté humaine et le développement humain sont en manque sont souvent des pays qui ont une religion d'état opprimante. Bien sûr, les pays où règne une religion laïque totalitaire (sous le communisme ou le fascisme, par exemple) peuvent aussi produire les mêmes résultats. L'histoire du 20e siècle constitue un triste témoignage à cet égard.

 

Et c'est ici que l'humanisme peut être une source renouvelée de bonnes idées, de bons concepts et de bons principes. Je crois que l'humanisme est la meilleure source d'éthique et de morale humaine, non seulement pour le présent, mais, surtout, pour l'avenir.

 

Sur ce point, les humanistes ont longtemps prétendu que la morale est une préoccupation strictement humaine et qu'elle doit se concevoir indépendamment des croyances religieuses et de leurs dogmes. Ce principe a été clairement énoncé dans trois manifestes humanistes fondamentaux. Ce que j'essaie de faire est d'élaborer davantage sur la teneur de ces trois documents de base.

 

IV- Problèmes mondiaux mais pas de solutions globales

 

Permettez-moi de vous donner trois exemples où la dimension morale l'emporte sur la dimension technique ou la dimension religieuse pour les résoudre.

 

—Premièrement, prenons le cercle vicieux de la pauvreté, de la surpopulation et du sous-développement dans certains pays africains, comme au Rwanda, ou à Haïti dans les Caraïbes, par exemple. Les causes et les solutions d'un tel problème sont susceptibles d'être davantage culturelles et morales que techniques. Les pays occidentaux peuvent envoyer des missionnaires et de l'aide étrangère à ces pays, mais s'ils accompagnent ces aides avec une idéologie hostile à la contraception et à l'éducation des femmes, ils sont susceptibles d'aggraver les choses, au lieu de les améliorer. En effet, les expériences faites avec des animaux ont montré qu'une trop forte densité de population est source de conflits. En Rwanda, cela a conduit au génocide des Tutsis par les Hutus, en 1994.

 

—Un autre exemple où la dimension morale des choses l'emporte sur le côté technique pourrait être la relation incestueuse que l'on observe aux États-Unis entre, d'une part, la corruption politique, le lobbying illimité d'intérêts particuliers puissants, le complexe militaro-industriel, et d'autre part, les guerres à répétition. La population en général est rarement en faveur des guerres parce que c'est elle qui en fait les frais, soit par la mort de leurs enfants, soit par la hausse de leurs impôts. Mais les intérêts particuliers qui profitent économiquement et financièrement des guerres sont habituellement ceux qui s'en font les propagandistes les plus insistants. Par conséquent, pour résoudre le problème des guerres, en particulier des guerres d'agression, il est nécessaire de s'attaquer au problème moral en premier lieu.

 

À ce chapitre, on peut douter que les religions établies puissent être d'un grand secours. En effet, tout au long de l'histoire, il y eut une tendance récurrente qui poussa les adeptes de dieux différents, regroupés dans diverses religions impériales, à s'entretuer dans des guerres sanglantes, et j'ajouterais, inutiles. Sur ce plan, on peut dire que les religions établies peuvent tout autant être un facteur de guerre qu'un facteur de paix.

 

—Un autre exemple pourrait être le lien observé entre la corruption politique, l'avidité sans bornes, et la déréglementation financière tout azimut, d'une part, et les crises financières et économiques, d'autre part. Pourquoi des millions de gens doivent-ils souffrir lorsque le système politico-économique s'effondre à la suite d'abus de la part de certaines personnes ? Pour résoudre un tel problème, il faut aussi aller au-delà du problème technique et aborder la question morale.

 

En réalité, une analyse approfondie de l'éthique fondée sur la religion et des siècles de pratique désastreuse nous a enseigné qu'on ne peut pas compter sur cette source de moralité humaine pour empêcher l'émergence de difficultés fondamentales ou pour résoudre les problèmes une fois qu'ils existent, que ceux-ci aient trait au traitement discriminatoire des femmes, aux guerres d'agression ou de conquête, ou à l'avidité et à la corruption dans les officines dirigeantes.

 

Sur ce sujet de l'avidité et de la corruption, on doit constater que même dans le Nouveau Testament, supposément plus moral que l'Ancien Testament, on y dit noir sur blanc qu'il est bon de prendre aux pauvres pour donner aux riches et même de tuer. C'est dans la parabole des mines, dans Luc 19:24-27:

24...Et il dit à ceux qui se tenaient là : "Enlevez-lui sa mine (une ancienne pièce de monnaie), et donnez-la à celui qui a dix mines. "...

26..."Je vous le dis : à tout homme qui a, on donnera ; mais à celui qui a peu, on lui prendra même ce qu'il a. "

27... "Quant à mes ennemis, ceux qui n'ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les en ma présence."

 

Beau programme politique !

 

V- Problèmes fondamentaux avec l'éthique fondée sur la religion

 

Il y a deux problèmes fondamentaux avec l'éthique fondée sur la religion.

 

-Tout d'abord, nous pouvons dire que les fondements de l'éthique basée sur la religion sont en contradiction directe avec les connaissances scientifiques développées depuis quatre siècles. En effet, la vision que les êtres humains se faisaient d'eux-mêmes quant à leur place dans l'Univers a été à tout jamais chambardée par trois percées scientifiques fondamentales :

 

- La démonstration par Galilée, en 1632, que la Terre et les humains n'étaient pas au centre de l'Univers, comme les soi-disant livres saints l'avaient prétendu jusqu'à là.

- La découverte de Darwin, en 1859, ("De l'origine des espèces") que les humains n'étaient pas des créatures uniques faites à l'image de Dieu parmi toutes les espèces, destinés à vivre éternellement, mais étaient plutôt le produit d'une très longue évolution biologique naturelle, ayant évolué à partir d'autres espèces vivantes.

. - La découverte par Watson-Crick-Wilkins-Franklin, en 1953, de la structure de la molécule d'ADN en double hélice (acide désoxyribonucléique) dans chacun des 46 chromosomes présents dans les cellules humaines, et l'observation dévastatrice que les humains partageaient plus de 95 pour cent de leur ADN avec l'espèce rapprochée des chimpanzés.

 

J'ajouterais aussi que les recherches en cours sur le fonctionnement du cerveau humain ont jeté une lumière nouvelle sur la façon dont certains phénomènes psychiques, comme certains types de pensées, y compris les pensées religieuses, sont générés dans des zones différenciés du cerveau, une indication que tous les phénomènes psychiques originent du cerveau.

 

Par conséquent, personne ne peut plus prétendre aujourd'hui que la planète Terre est le centre de l'Univers ; personne ne peut prétendre que les humains sont uniques dans l'échelle biologique des choses ; personne ne peut plus prétendre que le corps humain et l'esprit humain sont deux entités indépendantes.

 

Ces nouvelles connaissances ont une influence majeure sur notre vision morale du monde. Les idées concernant l'existence d'un au-delà avec des récompenses ou des punitions extra-terrestres, celles qui concernent l'existence d'un paradis ou d'un enfer extra-terrestres, et celles qui propagent le mythe de soi-disant races ou « peuples élus », sont à peu près réduites à néant par les nouvelles connaissances scientifiques. Et cette connaissance ne peut être ignorée sous prétexte que la science et la religion appartiennent à deux mondes différents. Ils sont à la fois partie intégrante de l'expérience humaine, et ils doivent être conciliés.

 

-Un deuxième problème important avec la morale fondée sur les religions, c'est que leurs préceptes, telles que présentés dans ce qu'on appelle des livres « saints », sont au mieux très ambigus et, au pire, ils peuvent être fondamentalement immoraux. Comme José Saramago, l'écrivain portugais Prix Nobel de littérature, l'a bien résumé en ce qui concerne la Bible judaïque et chrétienne : « La Bible est un manuel de [mauvaises mœurs qui] a une grande influence sur notre culture et même sur notre mode de vie ... C'est un catalogue de cruautés et parmi de ce qu'il y a de pire dans la nature humaine. Sans la Bible, nous serions différents et probablement de meilleures personnes. »

 

Mais la nature ne tolère pas le vide.

 

Si l'on rejette le dogmatisme moral erroné des religions établies, et nous avons de nombreuses raisons de le faire, il devient primordial de lui trouver un substitut. Et c'est ici que l'humanisme universel et les principes humanistes de la vie en société peuvent être utiles en tant qu'alternative réaliste à la morale inadéquate des religions établies.

 

VI- Une moralité humaniste supérieure

 

La contradiction qui existe entre les problèmes modernes, les nouvelles connaissances scientifiques et l'insuffisance des sources traditionnelles de morale ou d'éthique, lesquelles reposent principalement sur la religion, m'a conduit à écrire un livre, “Le Code pour une éthique globale, vers une civilisation humaniste”, [ ISBN: 978-2895781738] préfacé par le Dr Paul Kurtz et publié en 2009 par la maison Liber et cette année, aux États-Unis, par la maison Prometheus Books [ ISBN: 978-1616141721].

 

Dans ce livre, je soulève un certain nombre de questions fondamentales, telles que : Pourquoi avons-nous ce sentiment de malaise que le monde est moins moral que ce qu'il devrait être ? En fait, ne peut-on pas parler d'une certaine faillite morale au plus haut niveau de nos sociétés, tant en politique qu'en affaires ?

 

Ou encore, pourquoi la remontée des religions, surtout celle des trois religions abrahamiques et prosélytistes (le judaïsme, le christianisme et l'islam) semble avoir coïncidé avec une baisse généralisée de la moralité humaine fondamentale, à un moment où des solutions mondiales aux problèmes mondiaux semblent s'imposer plus que jamais ? Est-ce que le monde se porterait mieux si nous adhérions aux principes humanistes universels ? Et, en bout de ligne, que pouvons-nous faire concrètement pour créer une civilisation humaniste ?

 

En général, lorsque les religions de toutes catégories confondues cessent d'être des instruments de spiritualité personnelle pour se politiser et devenir des systèmes d'état, elles perdent beaucoup de leur utilité pratique. En effet, il existe un énorme fossé entre la religion en tant que soutien au système politique, et la spiritualité et la moralité individuelles.

 

Le fondamentalisme religieux et les religions construites sur une base pyramidale, comme ce que l'on retrouve chez les religions abrahamiques, placent les individus dans une sorte de camisole de force intellectuelle et morale qui peut être un important facteur de déshumanisation. On peut douter que le fait de s'accrocher à des dogmes dépassés ou à des règles morales déficients soit la bonne façon de développer une riche spiritualité personnelle ou une éthique moderne.

 

Un code d'éthique essentiellement humaniste

 

Cela m'a conduit, d'une part, à me demander ce que peut offrir l'humanisme en tant que principes moraux de base, ou en tant que code moral, qui seraient mieux adaptés à nos problèmes actuels de plus en plus mondiaux ; et d'autre part, comment de tels principes peuvent se comparer à ce que les religions établies traditionnelles ont à offrir à partir de ce qu'on appelle des livres saints écrits il y a des millénaires, alors que les sociétés humaines en grande partie agricole étaient plus restreintes, et étaient davantage orientées vers la famille ou la tribu.

 

Fondamentalement, je m'interroge sur ce que serait une civilisation véritablement humaniste, fondée sur des valeurs humanistes ? Et si, comme je pense que les valeurs humanistes sont supérieures à tout autre système moral, pourquoi se fait-il que le monde n'adopte pas les principes humanistes de base et semble plutôt vouloir emprunter la voie dangereuse des visions religieuses et absolutistes du monde ?

 

Permettez-moi de répondre rapidement à la première question de ce qui serait une civilisation humaniste.

 

En tout premier lieu, le champ d'application de l'empathie humaine serait universel et global et ne se limiterait point à certaines personnes élues, aux membres d'une religion en particulier ou aux personnes appartenant à une civilisation particulière.

 

En pratique, cela exigerait que nous établissions un seuil plus élevé de morale humaine qui soit au-dessus de la norme traditionnelle de la règle d'or ( « Traitez les autres comme vous voudriez que les autres vous traitent. » ) Ceci exige, en fait, que nous adoptions ce que j'appelle une règle d'or suprême de moralité humaniste laquelle incorpore la règle humaniste d'empathie et que l’on peut formuler de la manière suivante : « Non seulement faites aux autres comme vous voudriez qu'ils vous fassent, mais aussi, faites aux autres ce que vous aimeriez qu'on fasse pour vous, si vous étiez à leur place. » —Bien entendu, le corollaire s'applique, c’est-à-dire: « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fasse, si vous étiez à leur place."

 

 [Comme on le voit, on est loin de la règle implicite que l'ancien président américain George W. Bush semble avoir suivie quand il était au pouvoir : "Faites aux autres avant qu'ils ne vous le fassent à vous !"]

 

Il s'agit d'un principe moral qui exige que l'on juge si un acte est moral ou non comme si nous ne savions pas à l'avance si elle s'applique à nous ou à d'autres. C'est un concept qui est étroitement lié au fameux «voile d'ignorance» de John Rawls en tant que fondement de la justice distributive.

 

Ainsi, le racisme est mauvais parce que nous ne voudrions pas que les gens nous traitent mal si nous étions d'une autre race ; le sexisme est mauvais parce que nous ne voudrions pas être maltraités si nous étions d'un autre sexe ; la torture est mauvaise parce que nous ne voudrions pas être torturés, etc.

 

Dans une telle civilisation,

• Tous les êtres humains seraient reconnus égaux en dignité et en droits.

• La vie sur cette planète ne serait pas dévaluée et considérée simplement comme une préparation à une vie meilleure après la mort, quelque part au-delà des nuages.

• La vertu de tolérance et de liberté humaine serait proclamée et appliquée, sous réserve des exigences de l'ordre public.

 • La solidarité humaine et le partage seraient mieux acceptés comme un rempart contre la pauvreté et le dénuement.

 • La manipulation et la domination d'autrui par le mensonge, la propagande, et les systèmes d'exploitation de toutes sortes seraient moins répandus.

• On aurait moins recours à la superstition et à la religion pour comprendre l'Univers et résoudre les problèmes de la vie et l’on ferait usage davantage de la raison, de la logique et de la science.

• On ferait davantage attention à la pollution de l'environnement naturel des terres, des sols, de l'eau, de l'air et de l'espace, - afin de laisser un héritage valable aux générations futures.

• On mettrait fin à la pratique barbare de recourir à la violence ou aux guerres pour régler les différends et les conflits.

• Il y aurait davantage de démocratie réelle dans l'organisation des affaires publiques, en tenant compte de la liberté individuelle et de la responsabilité individuelle.

• Les gouvernements accepteraient que leur tâche première et la plus importante est de veiller à développer l'intelligence des enfants et leurs talents par l'éducation.

 

Comme on le voit, l'éthique humaniste va bien au-delà de la règle d'or d'éthique traditionnelle laquelle se limite à dire que chacun doit s'efforcer de traiter les autres comme il aimerait que les autres le traitent. En fait, la règle d'or suprême de la moralité humaniste, que je développe en détail dans le livre (voir chap. 3) est le fondement même de l’éthique humaniste universelle.

 

Mais, de toute évidence, nous ne vivons pas actuellement dans une civilisation humaniste. Pourquoi ?

 

Par exemple, après la Seconde Guerre mondiale et l'adoption de la Charte des Nations Unies et la proclamation de la Déclaration universelle des droits de l'homme, on a cru qu'une civilisation humaniste pourrait remplacer le totalitarisme politique et la sauvagerie des guerres de la première partie du 20e siècle. On sait aujourd'hui que ce ne fut pas le cas, car les guerres et les génocides ont continué comme si rien n'était.

 

Le fascisme et le communisme sont bien sûr disparus, mais ils semblent avoir été remplacés dans nos pays par une nouvelle forme de corporatocratie ou de corpocratie, c’est-à-dire une forme de gouvernement où les sociétés des grandes entreprises, des banques, des conglomérats, et d'autres entreprises prennent le contrôle du processus électoral, des médias, et même des tribunaux et des gouvernements. On pourrait aussi qualifier ce genre de système de ploutocratie, ce qui est en soi une forme de fascisme.

 

Les façons de voir les règles humanistes d’éthique

 

Il y a plusieurs façons de diviser les règles humanistes d'une éthique globale. On peut distinguer entre les règles individuelles et les règles collectives. En effet, d'une part, nous pouvons dire que les règles humanistes 2, 3, 4, 5 et 6 s'appliquent principalement aux individus en tant que tels, alors que les règles humanistes 1, 7, 8, 9 et 10 s'appliquent principalement aux sociétés humaines ou des collectivités dans leur ensemble.

 

-Une autre façon de voir les choses est de diviser les règles humanistes entre ce que j'appellerais les règles naturelles de base, lesquelles relèvent de la morale naturelle (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, partager avec autrui dans un esprit de justice et d'équité) et lesquelles se retrouvent aussi dans la plupart des codes moraux et qui s'appliquent principalement aux individus en tant que tels. Cette morale naturelle est dans notre sang, dans nos gènes, en tant que membres survivants de l'espèce humaine, à la suite d'un très long processus d'évolution. Elles apparaissent ici dans les règles n ° 2, n ° 4 et n ° 5.

 

-Cependant, d'autres règles de la morale humaniste privée et publique appartiennent à ce que j'appellerais une moralité humaniste apprise et plus avancée. Parce que, en général, elles ne s'imposent pas naturellement ; en tant que règles plus élevées d'éthique, elles doivent être apprises par l'éducation et par la persuasion, à la lumière de l’expérience historique, de la raison, du bon jugement et des connaissances scientifiques.

 

Telle est la règle qui proclame la dignité inhérente et l'égalité des êtres humains, quelle que soit leur race ou leur sexe (règle n ° 1). Par exemple, il est juste de dire que le principe de l'égalité entre les hommes et les femmes est loin d'être accepté dans le monde entier. En fait, la plupart des grandes religions le nient dans les faits, si ce n'est en droit.

 

—Les autres grands principes humanistes, comme la nécessité de la tolérance (règle n ° 3), le rejet des superstitions qui sont essentiellement le produit de l'ignorance (règle n ° 6), la nécessité de laisser aux générations futures un environnement propre (règle n ° 7), l'interdiction des guerres d'agression ou de conquête (règle n ° 8), ou la proclamation de la valeur humaine de la démocratie (règle n ° 9) et la valeur humaine de l'éducation pour tous (règle n ° 10), ne sont pas nécessairement inscrits dans la nature.

 

Par exemple, la dictature ou le gouvernement aristocratique peuvent s’établir tout aussi naturellement, ou même plus naturellement, que la démocratie. Après tout, la loi de la jungle et « la loi du plus fort » existent dans la nature.

 

En effet, quand on applique le principe d'empathie humaniste, on reconnaît que ses propres droits et ses propres besoins sont aussi ceux de tous les autres. Le principe d'empathie est le fondement de la règle de la tolérance dans notre monde complexe et pluraliste. En tant que tel, le droit fondamental à la liberté de conscience signifie que les gens ont droit à leurs propres pensées, à leurs croyances, à leur propre philosophie, et à leur propre religion. Les seules conditions pour assurer la paix sociale sont, primo, de ne pas imposer ses propres croyances aux autres et ne pas utiliser ces croyances pour encourager la violence et l'intolérance envers les autres de manière à perturber l'ordre public ou de manière à nier des droits constitutionnels et, secundo, que l'état soit neutre en matière de religion et de croyances. —Le fanatisme, l'extrémisme, et le prosélytisme sont à l'opposé de la tolérance, de la confiance et des attitudes d'ouverture d'esprit dans les relations humaines.

 

VII- Conclusion

 

Comme on le voit, la morale humaniste va plus loin que le simple fait de soulever la question de la perfectibilité morale de l'être humain ou même que de se demander si la nature humaine évolue trop lentement. Il est évident qu'il existe un fossé entre l'idéalisme utopique de perfection et une réalité remplie d'avidité et de cruauté. Personne ne le nie. Mais, même si nous acceptons que l'évolution morale de l'homme est nécessairement un processus très lent, cela ne signifie nullement que nous ne devrions pas tenter de développer de meilleurs codes moraux pour guider les actions et interactions humaines, avec des institutions appropriées.

 

Si l'être humain doit survivre et prospérer dans l'avenir, nous n'avons pas d'autre choix que de combler le fossé entre le genre de monde dans lequel nous voulons vivre et le monde réel que nous avons hérité à la naissance. Dans cette perspective, on pourrait franchir un premier pas important vers cet objectif si on adoptait plus largement les principes humanistes universels de vie en société.

 

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