L'Association des économistes
québécois (ASDEQ)
Congrès annuel, Gatineau, Québec, 16
mai, 2008.
LES
THÉORIES ÉCONOMIQUES AU SERVICE DES POLITIQUES ÉCONOMIQUES
par
Rodrigue
TREMBLAY,
Professeur
émérite de sciences économiques
Université
de Montréal
Les
hommes politiques appliquent sans le savoir les recommandations
d'économistes souvent morts depuis longtemps et dont ils ignorent le
nom.
John
Maynard Keynes (1883-1946)
C'est
la concurrence qui met un prix juste aux marchandises et qui établit les
vrais rapports entre elles.
Montesquieu
(Charles Louis de Secondat, baron de) (1689-1755)
Aucune société ne peut prospérer et être heureuse, dans laquelle la plus grande partie des membres est pauvre et misérable.
Adam
Smith (1723-1790)
Quand
l'ami Charles Carrier m'a invité à venir vous adresser la parole
ce midi, à l'occasion de ce congrès qui marque le 33e
anniversaire de la fondation de cette grande association qu'est l'ASDEQ, il m'a
mentionné que j'y trouverais plusieurs de mes anciens étudiants.
En effet, aujourd'hui, je me retrouve avec des visages connus ; je me sens
entre connaissances et entre amis.
Un
d'entre vous m'envoyait ce petit mot, il y a quelque temps : « Je
veux vous exprimer ma très grande reconnaissance pour votre
précieuse aide au début de ma carrière comme
économiste. ...Je vous ai toujours considéré comme mon
père académique. » –Je ne
voudrais pas le mettre mal à l'aise en identifiant cet ancien
étudiant en donnant son nom au complet, mais je lui dis : Merci Robert !
Charles
Carrier m'a aussi dit que malgré toute l'expérience et les
leçons que vous avez acquises par la pratique certains d'entre vous
tireraient sans doute profit d'un petit cours de rattrapage et
apprécieraient peut-être se faire rappeler un certain nombre de
notions économiques de base, que l'on oublie parfois dans le feu de
l'action, ou qu'une propagande intéressée et bien
orchestrée peut à l'occasion venir déformer.
Il
me fait aussi plaisir de renouer connaissance avec cette grande association
d'économistes québécois qu'est l'ASDEQ. Il faut dire que
je n'ai jamais été très éloigné de l'ASDEQ
puisque je fais partie à l'occasion de son comité des politiques
économiques qui est présidé par Jean-Pierre Aubry.
Ceci
dit, c’est dans cet esprit quelque peu pédagogique que je suis
heureux de venir converser avec vous d'économie ce midi. Je vais essayer
de m'en tenir à quatre grandes observations assez
générales :
-soit,
l'économie en tant qu'art appliqué,
-la
vérité des prix et l'efficience des marchés, et quand il
est nécessaire de réglementer,
-l’endettement
financier par rapport à l'économie réelle au cours des
cycles économiques,
-et,
finalement, je dirai quelques mots sur la crise énergétique qui
se pointe à l'horizon et sur l'évolution du dollar canadien au
cours de cette tourmente appréhendée.
1.
L'art de l'économie appliquée
Tout
d'abord, je dois vous réitérer ma conviction que
l'économie, surtout l'économie appliquée, est tout autant
un art qu'une science. C'est que l'économie est un organisme vivant dont
le bon ou mauvais fonctionnement dépend autant des émotions
positives ou négatives des intervenants que des offres et demandes
objectives pour les biens et les services.
C'est
pour cela que je dis que les économistes sont un peu à l'économie
ce que sont les médecins à la santé du corps humain. Les
médecins utilisent les sciences, telle la biologie, pour exercer leur
art. Les économistes aussi doivent se référer à des
théories économiques éprouvées et à des
techniques quantitatives pour résoudre des problèmes ou formuler
des politiques. Vue sous cet angle, l'économie appliquée est donc
un art, tout comme la médecine est un art, en ce sens que les
connaissances théoriques doivent chaque fois être adaptées
à des situations particulières. La biologie peut être
étudiée en isolement, mais la médecine doit être
pratiquée dans un contexte bien particulier. De même, on peut
étudier l'économie et l'économétrie en isolement,
mais l'économiste doit appliquer ses connaissances dans un environnement
particulier.
Dans
les faits, cependant, on observe que qu'il y a une différence entre la
médecine et l'économie appliquée, en ce sens que la
médecine est davantage inductive, tandis que l'économie demeure
une discipline qui se fonde encore principalement sur la déduction de
principes généraux plutôt que sur les problèmes
économiques concrets à solutionner. En médecine, on part
de maladies observées afin de découvrir des solutions curatives.
En économie, il y a encore une tendance à partir de concepts
préconçus et à les appliquer à des situations
concrètes, parfois même en allant jusqu'à nier que des
problèmes concrets existent, ... parce qu'ils ne sont pas conformes aux
hypothèses théoriques d'un modèle en particulier. En
médecine, cela équivaudrait à nier l'existence d'une
épidémie parce qu'on ne dispose pas d'un vaccin pour la
contrôler.
L'autre
parallèle que je ferais avec la médecine est celui-ci. Tout comme
en médecine, un bon praticien doit tenir compte de la situation de
chaque patient. De même, un bon économiste ne doit pas être
trop dogmatique et doit être capable d'adapter les connaissances
théoriques au contexte et aux situations particulières d'un pays
ou d'une région. Ce ne sont pas tous les remèdes qui sont
efficaces dans toutes les circonstances et même certains remèdes
ont des interactions entre eux qui peuvent être imprévisibles.
Mes
remarques aujourd'hui iront donc toutes dans la même direction, à
savoir qu'il existe des problèmes économiques qui exigent que
l'on fasse appel à la fois au pragmatisme et à la théorie
pour les solutionner.
Je
rappelle ce que disait Frédéric Bastiat (1801-1850) sur les
économistes :
« Un mauvais économiste est celui ou celle qui ne
prend en considération que les effets visibles et immédiats d'une
mesure (Ex : le protectionnisme) ; tandis
que le bon économiste prend en considération à la fois les
effets visibles et immédiats, mais aussi les effets prévisibles
et diffus d'une mesure. »
Il s'agit ici des effets « macro » par rapport aux
seuls effets « micro ». Si on ne suit pas cette
règle, on risque de proposer des mesures désastreuses à
moyen et à long terme, après quelques gains de court terme.
–C'est ce qui faisait aussi dire à (Vladimir) Lénine (1870-1924), je crois, qu'un mauvais
économiste placé en position d'autorité a un pouvoir
destructeur plus grand que celui de toute une armée ! (On pourrait
en dire autant des mauvais politiciens !)
2. Le « dieu » marché et la
vérité des prix
Quelques
mots sur ce que j'appellerais le dieu marché.
En
tant qu'économistes, nous croyons tous que le système des
marchés concurrentiels et des prix relatifs et monétaires
flexibles, grâce à la décentralisation des décisions
et la dispersion des risques, est le meilleur moyen de faire l'allocation des
ressources et d'éviter les situations de pénurie, en plus de
favoriser l'efficacité et la productivité. Tous les
économistes savent que lorsqu'il n'y a pas d'ajustements par les prix,
les ajustements doivent se faire par les quantités, ce qui est beaucoup
plus difficile et douloureux à mettre en œuvre.
C'est
d'ailleurs la raison pour laquelle la très grande majorité des
économistes favorisent le libre-échange et ne réservent
les mesures protectionnistes qu'à des situations particulières.
La majorité des économistes favorisent aussi des monnaies
indépendantes et des taux de change flexibles, toujours afin de
favoriser les ajustements par les prix plutôt que par les
quantités.
Par
ailleurs, s'il est bon d'introduire la rationalité économique
dans les débats publics, il faut se garder de jeter le
bébé avec l'eau du bain et faire des marchés ce qu'ils ne
sont pas, ce qu'ils n'ont jamais été et ce qu'ils ne seront
jamais, c'est-à-dire des mécanismes parfaits d'allocation des
ressources. Il existe, en effet, un très grand nombre de situations
où la « vérité des prix »
n’existe pas. Il serait trop long pour les énumérer toutes,
mais le cas de la pollution et des produits polluants est celui qui vient
spontanément à l’esprit.
Néanmoins,
on observe depuis un quart de siècle, et cela semble avoir
coïncidé avec l'arrivée au pouvoir des équipes de
Ronald Reagan (1911-2004) aux États-Unis et de Mme Margaret Thatcher en
Grande-Bretagne, l'émergence d'une véritable religion laïque
selon laquelle le marché serait une sorte de dieu omniscient, omnipotent
et infaillible, lequel serait l'unique instrument collectif pour atteindre le
bien commun et l'intérêt collectif, et cela en toutes
circonstances. On a prétendu, et malgré l'effondrement
spectaculaire actuel de certains marchés financiers, certains prétendent
encore, qu'il n'y aurait pratiquement pas de problème économique
que le marché ne puisse solutionner.
Or,
en fait, les marchés sont des institutions fragiles, très
influencées par le contexte politique général, et ils sont
très souvent sujets à des dérapages et à des
défaillances. Il y a même des ressources pour lesquelles
l'exploitation par le libre marché et le libre jeu des prix est tout
à fait contre-indiquée, comme la surpêche des fonds marins
l'illustre bien.
Adam Smith
(1723-1790), le principal fondateur de la science économique, ne croyait
certainement pas que les marchés fonctionnaient toujours parfaitement
quand il disait :
«
Il est rare que les membres d'une même occupation se rencontrent,
même pour des réjouissances ou du divertissement, sans que la
conversation ne dégénère en une conspiration contre le
public, ou en une collusion pour faire hausser les prix. »
Ou
quand il disait :
« L'intérêt
particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou
de manufacture est toujours, à quelques égards, différent
et même contraire à celui du public. L'intérêt du
marchand est toujours d'agrandir le marché et de restreindre la
concurrence des vendeurs. Il peut souvent convenir assez au bien
général d'agrandir le marché, mais de restreindre la
concurrence des vendeurs lui est toujours contraire, et ne peut servir à
rien, sinon à mettre les marchands à même de hausser leur
profit au-dessus de ce qu'il serait naturellement, et de lever, pour leur
propre compte, un tribut injuste sur leurs concitoyens. »
Parce qu'il y a
telle chose que les cartels, les monopoles et la manipulation des
marchés, cela nous conduit aux besoins de réglementation des
marchés quand le nombre de producteurs est restreint ou quand
l'intérêt public peut facilement être floué d'une
façon irrévocable.
Et encore
là il faut être pragmatique, car la réglementation est
aussi un instrument qui peut facilement se détraquer et produire des
effets pervers. En effet, il peut facilement y avoir des situations de
sur-réglementation ou de sous-réglementation.
Par exemple, il
peut y aller de l'intérêt des
« réglementeurs » de sur-réglementer et de
réglementer tout et rien d'une manière tatillonne. C'est pourquoi
les réglementeurs doivent eux-mêmes faire l'objet de surveillance.
Mais la
sous-réglementation est beaucoup plus fréquente car elle est un
produit du fonctionnement du régime démocratique.
La
première chose qu'exigent les pourvoyeurs de fonds aux partis politiques
susceptibles de prendre le pouvoir, c'est en effet d'obtenir l'assurance que
les personnes nommées sur les organismes réglementaires leur
seront favorables. Cela ne prend pas beaucoup de corruption politique pour que
l'intention première d'une réglementation de préserver
l'intérêt public soit pervertie en une poursuite
effrénée d'intérêts particuliers.
Aux
États-Unis, pays que j'observe d'assez près, les situations de
conflits d'intérêts abondent dans une foule d'organismes où
l'on pratique la politique de la rotation des emplois entre le secteur public
et le secteur privé.
En tant
qu'économistes, on doit toujours se poser deux questions face à
une réglementation en particulier :
1- est-elle
absolument nécessaire ?
Et 2- si elle
est absolument nécessaire, est-ce qu'on l'applique efficacement et
équitablement ?
Le grand
problème vient de l'intervention politique partisane dans l'application
des réglementations. Si vous voulez savoir ce qui arrive lorsque des
marchands, des industriels ou des banquiers s'emparent de facto des organismes de
réglementation, vous n'avez qu'à regarder ce qui s'est
passé sous l'administration Bush-Cheney aux États-Unis avec la
Securities and Exchange Commission (SEC) et même avec la FED. Ces
organismes furent confiés à des personnes proches de l'industrie
qu'ils avaient à réglementer, de sorte qu'ils ne sont point
intervenus lorsque les banques et les courtiers se sont mis à faire des
prêts obligataires avec des dépôts négatifs ou
à faire des placements risqués, pour ensuite transférer
les risques à des investisseurs trompés par les agences de
cotation.
Je souligne que
la bulle spéculative dans l'immobilier et la crise bancaire
américaine qui s'en ait suivie, sont en grande partie le résultat
de l'abolition de la Loi Glass-Steagall, en 1999, laquelle défendait aux banques de se lancer
dans le trafic de titres spéculatifs. C'est bien sûr le lobby des
banques qui fit sauter le Glass-Steagall Act.
La crise du
subprime et du papier commercial adossé à des actifs (PCAA) va
servir pendant longtemps de référence à ce qui arrive
quand les marchés se détraquent et que la réglementation
est suspendue ou paralysée.
Ici, au Canada,
je vois que le ministre des finances Jim Flaherty déclare que les
banques doivent s'attendre, à l'avenir, à « une
réglementation plus serrée ». Mais c'est un peu, beaucoup,
comme de fermer la porte de l'écurie quand le cheval s'est
déjà enfui !
Et, au
Québec, on connaît tous l'hermétisme et la cartellisation
de nombreux domaines d'activité sous l'égide d'une panoplie de
corporations professionnelles qui défendent beaucoup plus des
intérêts particuliers mercantiles que l'intérêt
général, et qui pénalisent lourdement les jeunes qui
veulent entrer dans certaines professions.
3.
Les dettes et les cycles économiques
Un
autre domaine relativement ignoré est celui du fardeau d'endettement
maximal qu'une économie peut supporter. En finance internationale, on
sait à partir de l'étude des crises financières qu'un
déficit dans la balance courante qui atteint le seuil du six pourcent, rend
toute économie vulnérable à un exode de capitaux
spéculatifs et à une crise des changes. Plusieurs croyaient que
les États-Unis, dû au fait que le dollar américain est une
monnaie-clé, pouvaient être exemptée de cette règle.
Aujourd'hui, on sait qu'il n'en est rien et le dollar américain peut
s'écrouler comme n'importe laquelle autre monnaie quand le
déficit du déficit courant se rapproche du six pourcent. La
flambée des prix du pétrole et des
« commodities » est en grande partie une fuite du dollar
américain par des investisseurs qui sont désireux de maintenir
leur pouvoir d'achat.
La
question structurelle de l'importance des dettes non bancaires par rapport au
produit intérieur brut (PIB) ne reçoit pas beaucoup d'attention
dans les études théoriques, alors que le ratio des dettes sur le
PIB peut être un indicateur d'importants problèmes
économiques à venir. Ainsi, pendant des décennies (je
parle ici encore de l'économie américaine) le ratio des dettes
non bancaires par rapport au PIB s'est maintenu autour de 100 pourcent.
Autrement dit, les obligations et les hypothèques émises et
d'autres formes d'emprunt suivaient en importance l'économie
réelle.
Or,
il y a un quart de siècle, au début des années '80,
quelque chose de structurel s'est produit. Le ratio s'est mis à grimper,
de sorte que présentement il est au même niveau qu'il
l'était en 1932, soit supérieur à 300 pourcent. La
dépression économique qui a duré, dans les faits, jusqu'en
1942 aux États-Unis en fut une de déflation des dettes.
Voici quelques
chiffres bruts tirés du dernier rapport de la FED (U.S. Federal Reserve's Flow of Funds report). Pour un Produit intérieur brut
(PIB) qui se situe aux environs de 13,5 trillion de dollars (en mesures
américaines et à la fin de 2007), la somme de la dette publique ($5.1
trillion), de la dette corporative ($10.7 trillion), de la dette
hypothécaire ($14.6 trillion) et des autres dettes est égale
à $48.8 trillion, soit plus que trois fois le PIB, lequel se
situe à $13,5 trillion, ce qui donne un ratio de 361 pourcent du PIB.
C'est
ce qui me laisse croire que ce fardeau du surendettement des ménages,
des entreprises et des gouvernements est susceptible de peser assez longtemps
sur l'économie réelle aux États-Unis pendant encore
quelques années. Les dépenses intérieures des grands
secteurs ont de fortes chances de se trouver ralenties par le besoin de ramener
l'endettement à des niveaux plus faciles à gérer.
La
principale source de croissance aux États-Unis va donc devoir venir des
exportations grâce à une monnaie sous-évaluée, et
possiblement par un endettement public encore plus grand pour financer des
guerres ou de grandes dépenses d'infrastructure. Pour le Canada, cela
signifie que les producteurs canadiens trouveront le marché
américain moins hospitalier et beaucoup plus compétitif au cours
des prochaines années.
Tout
cela survient quand trois grands cycles économiques sont en phase
terminale et approche de leur bas : le cycle de 54-60 ans
d'inflation-désinflation-déflation (Kondratieff), lequel a
débuté en 1949, exerce présentement ses pressions
déflationnistes; le cycle de la construction d'une durée
d'environ 18 ans (Kuznets), lequel a démarré d'un bas en 1992,
devrait atteindre un nouveau bas en 2010-11, tandis que le cycle
décennal en technologie (Juglar) souffre de l'essoufflement du secteur
de l'ordinateur, et lui aussi devrait trouver un bas en 2010-11.
Tout
cela pour conclure que le présent ralentissement ou la récession
actuelle (si elle est confirmée), après un rebondissement
temporaire, pourrait perdurer encore quelques années. Ce pourrait
être une période de stagflation, c'est-à-dire
caractérisée par une croissance anémique et par des
hausses de prix dans la foulée de la flambée des prix du
pétrole et des produits de base.
4.
La monnaie et la maladie hollandaise
Comme
le Canada a une pétro-monnaie, le trajet que suivra le dollar canadien
au cours des prochaines années sera sans doute le facteur qui
influencera le plus l'évolution de l'activité économique
et de l'emploi. Je constate que la Banque du Canada s'efforce depuis quelques
mois de maintenir le dollar canadien autour d'une parité avec le dollar
américain.
La Banque du Canada sait bien que le
Canada est menacé de la maladie hollandaise et d'une
désindustrialisation importante dans les prochaines années si le
scénario du « Peak Oil » en venait à
dominer l'économie mondiale.
En
effet, si nous entrons vraiment dans la période du Peak Oil, avec des
prix pour le pétrole qui pourraient dépasser $200 le baril,
l'économie mondiale devra s'adapter à une transformation majeure dans
les sources énergétiques. Cela prendra du temps, à cause
du très grand stock de capitaux reliés au pétrole,
notamment en matière de transport, de sorte que la stagflation dont j'ai
déjà fait écho pourrait perdurer pendant encore plusieurs
années.
Pour
le Canada, cela pourrait signifier un dollar fort et surajusté à
la hausse, pouvant atteindre possiblement 1,20-1,30 $U.S. Cela serait sans
doute très bénéfique pour étouffer l'inflation et
pour les consommateurs, mais cela aurait vraisemblablement des conséquences
désastreuses pour la production et l'emploi dans le secteur
manufacturier du Québec et de l'Ontario, et même dans celui de la
forêt et des mines et de tous les secteurs exportateurs ou en concurrence
avec les importations.
Comme
il s'agit d'une situation particulière reliée au fait que le
Canada a de grands gisements en pétrole et en gaz naturel, j'ai
déjà proposé, et je le réitère aujourd'hui,
que le Canada imite la Norvège qui s'est retrouvée dans une
situation semblable il y a quelques décennies, et que le gouvernement
canadien annonce la constitution d'un fonds de richesse collective, en monnaies
étrangères, afin de gérer la crise
énergétique qui s'annonce.
Pendant
une période d'une dizaine d'années, le gouvernement canadien
pourrait constituer un fonds de richesse collective de quelque 200 milliards.
Ceci permettrait de maintenir le dollar canadien à l'intérieur
d'une fourchette qui empêcherait que l'économie canadienne ne se
désindustrialise fortement. Le flux des revenus découlant de ce
fonds pourrait servir à bonifier les paiements de
péréquation versées aux provinces pour que ces
dernières procèdent à la reconstitution de leurs
infrastructures de base.
Conclusion
Ma
première conclusion est donc que l'économie canadienne est en
meilleure santé que l'économie américaine.
Néanmoins, parce qu'environ quatre-vingt-cinq pourcent des exportations
canadiennes sont dirigées vers les États-Unis, et parce que la
poussée des prix du pétrole devrait se refléter sur un
dollar canadien à la hausse, l'économie canadienne devrait elle
aussi ralentir dans les prochaines années. Et si ce sera vrai pour
l'ensemble de l'économie, ce le sera encore bien davantage pour le
Québec et l'Ontario dont les secteurs manufacturiers subiront le gros
des contrecoups.
Cependant,
cette tendance lourde n'est pas complètement inéluctable, et peut
être amortie par des politiques économiques appropriées. Du
moins, c'est ce que je souhaite.
Ma
deuxième conclusion est que la profession d'économiste est la
plus merveilleuse des professions car elle permet comme aucune autre de
comprendre en profondeur comment fonctionnent les sociétés et
quels sont les défis qu'elles doivent relever pour survivre et pour
prospérer.
Mon seul
bémol : Je crois que les économistes ne participent pas
suffisamment aux grands débats publics concernant les problèmes
économiques et sociaux de l’heure. Si nous ne sommes pas visibles
sur la place publique, d’autres professions le seront et les
résultats risques d’en souffrir. C’est peut-être
pourquoi au Québec, on semble avoir développé à
outrance le « Juste pour Rire ». Peut-être
aurions-nous intérêt à revenir à un meilleur
équilibre et à être un peu plus sérieux.
Rodrigue Tremblay est professeur
émérite de sciences économiques à
l'Université de Montréal. On peut le rejoindre à l'adresse
suivante : rodrigue.tremblay@ yahoo.com.
Son dernier livre Le Nouvel Empire Américain
a été publié en français, en anglais et en langue
turque.
Le professeur Tremblay anime aussi un blogue international en langue
anglaise, mais aussi en partie traduit en huit langues, et est accessible
à l'adresse suivante : http://www.thenewamericanempire.com/blog.
On
peut consulter le contenu du prochain livre du professeur Tremblay,
intitulé "Le Code pour une Éthique Globale",
au site suivant :
www.TheCodeForGlobalEthics.com/